LA MÉTHADONE EN OFFÌCÌNE :
DE LA RÉTÌCENCE
AU SOUHAÌT DE BONNES PRATÌQUES DE DÉLÌVRANCE
Dany NGUYEN-BONNET, PARIS
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Le
Flyer n°14, Novembre 2003.
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| Le
pharmacien de ville, acteur de santé publique |
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Depuis
les années 1985-1995 le pharmacien est placé
au devant de la scène de la stratégie de réduction
des risques, notamment par la vente libre de seringues et
la délivrance des traitements de substitution.
Le
rôle du pharmacien est, en pratique, l'information
et le conseil sur l'usage du matériel d'injection,
la délivrance de matériel d'injection et de
traitement de substitution et l'orientation vers d'autres
services sociaux (1).
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Le
fameux dernier maillon de la chaîne du circuit thérapeutique,
de part sa position stratégique et ubiquiste, peut
atteindre les populations les plus marginalisées pour
les intégrer dans le système de soins "tout
public". Pour le patient, la délivrance de la
méthadone en officine a pour intérêt la
proximité du service, un large accès au traitement
et permet d'éviter la stigmatisation associée
à la fréquentation des centres spécialisés.
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| Délivrance
en ville du traitement méthadone |
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La
valeur thérapeutique de la méthadone est globalement
reconnue par les pharmaciens, puisque 84 % de ceux interrogés
en Ile-de-France considèrent la méthadone
comme un médicament, avec une augmentation de 12
% de 1996 à 2000(2). Malgré tout, la disponibilité
de ce médicament dans le circuit médical est
toujours matière à controverse(3).
Pourtant,
le risque d'abus de méthadone est bien moindre que
pour les autres opiacés. Non seulement la méthadone
ne produit pas d'effet euphorisant significatif, mais encore
bloque les effets euphorisants des autres opiacés
injectés. En outre, la forme galénique en
sirop présente en France, empêche toute possibilité
d'injection et limite ainsi le détournement de son
indication thérapeutique.
De
nombreuses données scientifiques ont montré
que le traitement à la méthadone, s'il est
délivré dans un cadre adéquat, représente
une médication de substitution sûre pour la
pharmacodépendance majeure aux opiacés
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La
méthadone s'est révélée efficace
pour le maintien des patients en traitement, pour réduire
la consommation d'héroïne en cours de traitement,
pour réduire le risque de contamination VIH, pour
améliorer la santé physique et mentale, la
qualité de vie des patients et celle des familles
et réduire les activités délictueuses(4,5,6).
Aux
Etats-Unis le traitement de substitution par la méthadone
par voie orale existe depuis les années 1960.
Les
bénéfices en matière de santé
publique apportés par cette solution ont été
largement appréciés : les patients bien stabilisés
sont en meilleure santé générale, mieux
insérés et moins enclins à commettre
des crimes liés à l'usage de drogue.
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| Perceptions
des pharmaciens |
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Les
relations sont améliorées entre pharmaciens
et patients usagers(7,2). Selon les pharmaciens interrogés
en banlieue parisienne, la substitution médicalisée
est l'acte qui favorise au mieux le dialogue avec les usagers
(2). Dans l'ensemble, les pharmaciens se sentent mobilisés
et déclarent lors d'une enquête menée
en Moselle : " cela fait partie de mon devoir de santé
". Malgré ces résultats plutôt positifs,
entre 45 % et 55 % des pharmaciens seulement sont prêts
à délivrer la méthadone, même si
ce chiffre est plus élevé en 2000 qu'en 1996
(2,8). La réticence vient de plusieurs obstacles.
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D'une
part, la difficulté pragmatique relative à
la gestion des stupéfiants et la responsabilité
engagée.
Notamment,
la commande nécessite un système de bon à
trois volets, le produit ne peut être stocké
que dans un coffre fermé à clé, la
délivrance se fait avec inscription sur un ordonnancier
accompagnée d'un numéro d'ordre, le double
de chaque ordonnance est conservé trois ans et la
variabilité de prescription (délivrance fractionnée
ou intégrale sur 14 jours) demande une attention
particulière.
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| "Durée"
des traitements de substitution |
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D'autre
part, les pharmaciens évoquent une certaine frustration
face à la durée du traitement de substitution
: "Nous avons des patients depuis le début [de
la mise sur le marché du traitement de substitution],
quelle est l'évolution ?".
Ils
voudraient voir leurs patients "s'en sortir" et
là réside un malentendu : la réalité
du traitement de substitution, c'est aujourd'hui une perspective
au long cours, avec pour objectif la réinsertion
socio-professionnelle et l'arrêt des pratiques à
risque liés à l'usage de drogues(8).
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Enfin,
l'attention et le temps passé pour la délivrance
de la méthadone, par rapport à un médicament
classique, la marge faible du produit font regretter l'absence
de rémunération pour l'acte.
En
Ecosse, dans le Grand-Glasgow, d'importants moyens ont été
investis pour encourager la prise en charge de l'usager
de drogues. Les pharmaciens, comme les médecins généralistes,
sont rémunérés pour les actes relatifs
à cette prise en charge et le résultat est
largement positif(9).
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| Une
étude anglaise : perceptions des pharmaciens |
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La
détention de méthadone fait craindre un risque
supplémentaire de vols à main armée et
cambriolage. Il n'est pas rare que les pharmaciens aient une
attitude négative vis-à-vis de l'usager de drogue
en général. Les pharmaciens se sentent vulnérables,
et plus fréquemment encore pour les femmes de la profession(9).
S'ils peuvent envisager de délivrer la méthadone,
ils croient à une absence de soutien en cas de besoin.
D'après une enquête menée dans les pharmacies
de ville en Angleterre, les pharmaciens affirment leur rôle
de prévention face à l'épidémie
de SIDA mais relèvent les difficultés de la
prise en charge de l'usager de drogue : mauvais impact sur
leur commerce, nécessité de formation(10).
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S'il
existe un risque de détournement des produits de
substitution opiacée vers un marché illicite,
la réponse pourrait être la surveillance quotidienne
de la prise du traitement en officine.
D'ailleurs
en théorie, cela fait partie de l'investissement
demandé au pharmacien.
Dans
l'enquête de Sheridan et al. menée en Grande
Bretagne, un tiers des pharmaciens seulement était
favorable à la surveillance de la prise de méthadone
en pharmacie(10).
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| Perceptions
des usagers |
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Dans
une autre étude anglaise sur 864 pharmacies, 53,2
% délivraient de la méthadone, et parmi eux,
35,4 % surveillaient la prise dans l'officine(11). Les études
d'acceptabilité ont montré que la surveillance
améliorait le dialogue et la confiance mutuelle entre
l'usager et le pharmacien(7).
A
Londres, tous les pharmaciens qui ont tenté l'expérience
ont un avis positif et souhaitent poursuivre la délivrance
et surveillance de la prise de la méthadone en officine.
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Les
seuls commentaires réservés émanaient
des usagers : manque de confidentialité lors de la
prise de méthadone dans la pharmacie (60 %). Par contre,
85 % des patients se sont sentis traités avec respect
à la pharmacie. Grâce aux visites quotidiennes
à la pharmacie, une relation de confiance et de respect
mutuel s'est développée(6). Mieux encore, au-delà
des murs de la pharmacie, un des succès de la méthadone
en officine est la notable diminution de la délinquance
locale quand un programme méthadone en officine est
développé(12).
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| Pharmacies
et travail en réseau |
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Le
pharmacien, même si il est soucieux de suivre les recommandations
ordinales et avec toute sa bonne volonté d'acteur de
santé publique, se trouve finalement isolé dans
son officine, face à ses préoccupations légitimes
de gestion de la clientèle.
La pratique en réseau semblait constituer une réponse
avec un mode de fonctionnement solidaire et optimal. Il permet
idéalement une prise en charge globale, sociale et
sanitaire, par un échange multiple entre les prescripteurs,
les pharmaciens et les structures spécialisées
de prises en charge d'une localité. Motivés
par les recommandations ordinales, les réseaux, sauf
exception, ont à peine eu le temps de voir le jour,
pour se désagréger petit à petit, souvent
faute de moyens.
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En
fait, l'érosion des réseaux ne reflète
pas un désinvestissement des pharmaciens. Au contraire,
le nombre d'officines impliquées dans la prise en
charge du patient usager de drogues a augmenté.
Aujourd'hui,
nous assistons davantage à un travail en tandem entre
un médecin et un pharmacien, même si ce schéma
est encore peu fréquent(2). En effet, le pharmacien
est un partenaire dans le suivi du patient toxicomane pour
11% des médecins(13).
Cependant
comme le souligne un pharmacien parisien, malgré
l'efficacité de ce mode de collaboration, celui-ci
peut se trouver proscrit par une traditionnelle loi concernant
le compérage entre les deux professions.
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| Conclusions |
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En
somme, depuis la mise sur le marché de la méthadone,
la perception du médicament s'est améliorée
et le potentiel d'implication de la part des pharmaciens est
considérable. Malheureusement, ceux-ci sont encore
insuffisamment encouragés pour la réalisation
de leur rôle dans la prise en charge du patient usager
de drogue. Pour les pharmaciens de l'étude de Matheson
et al., les arguments pour l'acceptation de délivrance
de la méthadone seraient : une rémunération
spécifique, disposer d'un lieu dédié
à cet acte, l'absence de détournement vers un
marché illicite(11). Au delà de l'aspect financier,
la rémunération valoriserait l'acte dispensé
par le pharmacien.
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L'attitude
de tout professionnel de santé impliqué dans
le traitement médicalisé de l'usager a un
impact important sur le déroulement et le résultat
du traitement(9).
A l'officine, de la disponibilité et de la qualité
de la délivrance dépend grandement l'observance
du patient au traitement de substitution.
La
formation des pharmaciens est indispensable pour améliorer
la confiance en soi quant au contact avec l'usager et pour
diminuer les appréhensions.
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| Bibliographie |
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(1)
MYERS T. et al.- Community pharmacist perspectives on HIV/AIDS
and intervention for injection drug users. AIDS Care 1998;
10(6) : p.689-700
(2) BONNET N. et al.- Evolution de l'implication du pharmacien
d'officine dans la prévention des dommages liés
à l'usage de drogues et la disposition des traitements
de substitution.- Ann. Med Interne 2001 ; 152(suppl.7) : p.2S15-2S20
(3) BOATWRIGHT D.E.- Buprenorphine and addiction : challenges
for the pharmacist. Journal of the American Pharmaceutical
Association 2002. 42(3) : p.432-8
(4) WARD J.- The effectiveness of methadone maintenance :
an overview . Drug an Alcohol Review 1994, 13; p.327-336
(5) NIH consensus development Panel on Effective Medical treatment
of opioate Addiction. Effective medical treatment of opioate
addiction.- JAMA 1998 ; 280 : p.1936-43
(6) GOSSOP M. et al.- The national treatment research study
(NTORS) : 4-5 year follow-up results.- Addiction 2003 ; 98(3)
: 291-303
(7) LUGER L. et al.- Involvement of community pharmacists
in the care of drug misusers : pharmacy-based supervision
of methadone consomption.- Int. J. Drug Policy 2000; 11 :
p.227-34.
|
|
(8)
BOMBARDIER D. Les pharmaciens mosellans : acteurs de prévention
et de soin auprès des usagers de drogues ; 2000
(9) MATHESON C et al.- Attitudinal factors associated with
community pharmacists' involvement in services for drug misusers.
Addiction 1999. 94(9) : p.1349-59
(10) SHERIDAN J. et al.- HIV prevention and drug treatment
services for drug misusers : a national study of community
pharmacists' attitudes and their involvement in service specific
training.- Addiction 1997 ; 92(12) : p.1737-48
(11) MATHESON C et al.- Community pharmacy services for drug
misusers in Scotland : what difference does 5 years make?
Addiction 2002. 97 : p.1405-11
(12) WEINRICH M. et al.- Provision of methadone treatment
in primary care medical practices; review of the Scottish
experience and implications for US policy.- JAMA 2000 ; 283(10)
: p.1343-8
(13) COULOMB S. et al.- Evolution de la prise en charge des
toxicomanes, enquête auprès des médecins
généralistes en 2001.- OFDT avril 2002 ; p.
35-36.
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