ENQUÊTES ET PERSPECTÌVES À PROPOS DES
TRAÌTEMENTS DE SUBSTÌTUTÌON OPÌACÉE
EN MÌLÌEU CARCÉRAL
Dr Laurent MICHEL, SMPR/CSST de la Maison d'Arrêt de
Bois d'Arcy
et Olivier MAGUET, AIDES Paris
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Le travail que nous détaillons ici, fournit un certain
nombre de recommandations consensuelles au sujet de l'organisation
des soins
en matière de traitements de substitution en milieu
carcéral.
Il est motivé par le constat d'une variabilité
importante des pratiques de soins d'un établissement
à l'autre et d'une insatisfaction fréquemment
exprimée
tant au niveau des patients que des équipes sanitaires.
Il répond à une commande de la Commission consultative
nationale
des traitements de substitution (septembre 2001) dont nous
sommes membres et a été présenté
à la session du 1er avril 2003. La détermination
de ses modalités de diffusion sanitaire et pénitentiaire
est en cours.
Le Flyer N°14, nov. 2003 &
HS "Spécial prison"
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| La
méthodologie et les résultats de l'investigation
sur le terrain |
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Les
données de la littérature (textes réglementaires,
rapports et publications de référence dans le
domaine de l'organisation des soins en milieu carcéral
ou des traitements de substitution) ont été
confrontées à une vaste évaluation sur
le terrain des pratiques , attentes et suggestions d 'équipes
sanitaires (22 établissements représentatifs
au niveau national en termes de taille, type et répartition
géographique), pénitentiaires (3 établissements
dans lesquels une dizaine de personne ont été
rencontrées chaque fois, du directeur de l'établissement
au surveillant pénitentiaire) et de détenus
(7 établissements par le réseau d'intervenants
de AIDES, les détenus étant orientés
par les services pénitentiaires d'insertion et de probation
ou les équipes sanitaires).
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Du
point de vue sanitaire, la variabilité des pratiques
est plus que confirmée, chaque établissement
présentant un dispositif différent.
Les
choix organisationnels reposent moins à ce jour sur
des prises de position idéologiques que sur ce que
l'effectif soignant rend matériellement possible.
Il
existe une unanimité au sujet de la méthadone
(délivrance quotidienne devant soignant le plus souvent
en lieu de soins mais parfois aussi en détention)
contrastant avec des pratiques très diversifiées,
associées à de nombreux questionnements, pour
la BHD (Buprénorphine Haut Dosage).
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| Perceptions
ambivalentes de la substitution dans le milieu carcéral |
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Les
équipes pénitentiaires méconnaissent
le plus souvent les traitements de substitution, les assimilant
couramment à des traitements de sevrage. Elles sont
par contre clairement préoccupées du trafic
et suggèrent à ce propos la mise à
disposition de formes galéniques liquides, se référant
moins à l'ancienne "fiole pénitentiaire"
qu'au constat du peu de difficultés rencontrées
avec la méthadone. Beaucoup souhaitent une délivrance
en détention afin de favoriser l'anonymat. L'attente
de "rencontres" avec les équipes de soins
est majeure, la notion de secret professionnel étant
admise bien que génératrice de frustrations
dans la mesure où la connaissance au quotidien du
détenu-patient ne peut être partagée.
Finalement,
la perception de la substitution reste ambivalente, partagée
entre le constat d'une "pacification" de la détention
avec amélioration de la prise en charge des détenus
et le questionnement sur le rôle social conféré
aux prescripteurs.
L'expérience
en détention est la source majeure de ce qui forge
les connaissances, attitudes et représentations,
soulignant l'importance d'actions de formation complémentaires.
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Du côté
des détenus, les difficultés évoquées
sont nombreuses. Ils soulignent la variabilité des
pratiques soignantes, vécues comme arbitraires, dans
l'accès au soins ou dans l'organisation pratique
au quotidien de la dispensation des traitements.
Certains reconnaissent
le caractère structurant de prises en charge "cadrantes",
bien que mal acceptées au début.
Le manque de confidentialité
est douloureusement vécu et ressenti comme responsable
à la fois de la stigmatisation dont ils s'estiment
victimes mais aussi des pressions, menaces, rackets liés
au type de traitement dont ils bénéficient.
Certains choisissent
cependant délibérément de troquer une
partie de leur traitement en raison de leur statut d'indigence
ou afin d'obtenir d'autres psychotropes.
Les difficultés
évoquées ne sont finalement pas spécifiques
du milieu carcéral. Elles pré-existent en
milieu libre et ne sont que caricaturées par le milieu
carcéral.
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Les 13 recommandations
Reconduction et initiation des traitements, contrôles
urinaires,
modalités
de prescription et de délivrance
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1.
Reconduction des traitements de substitution : toute
prescription antérieure devrait être reconduite.
Si
l'authentification d'une prescription antérieure
est difficile à obtenir, l'évaluation clinique
doit primer. La prescription peut alors être envisagée
comme une initiation.
2.
Initiation des traitements de substitution : les indications
sont les mêmes qu'en milieu libre en tenant compte
en plus du caractère imposé du sevrage dû
à l'incarcération et de la nécessité
d'anticiper la sortie.
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Le
cas particulier des centrales (aucun traitement prescrit
dans notre enquête) pose la question de la place de
la substitution lors de longues peines et mérite
une discussion spécifique.
3.
Contrôles urinaires : outils relationnels plus
que de contrôle, ils trouvent surtout leur place en
début d'incarcération et dans les situations
d'impasse thérapeutique.
4.
Modalités de prescription :
identiques au milieu extérieur, elles devraient proscrire
les renouvellements automatiques (sans examen du patient).
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| Recommandations
: modalités de de délivrance |
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5.
Modalités de délivrance :
de manière générale, l'individualisation
et la confidentialité doivent primer sur le contrôle.
Ils sont les meilleurs facteurs préventifs du trafic
(lorsqu'il n'est pas choisi), des pressions et du racket.
La délivrance doit tenir compte de la taille de l'établissement,
des structures soignantes présentes (service médical-UCSA/service
psychiatrique-SMPR/CSST) et de l'organisation préexistante.
Les petits établissements, bénéficiant
d'une structure soignante unique, sont les plus à même
de banaliser la délivrance dans le lieu de soin ou
en détention, parmi les prises en charge somatiques,
tout en maintenant un lien thérapeutique régulier.
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Dans
les établissements de moyenne et grande tailles, la
tâche devrait être répartie entre structures
de soin, lieux de soins et détention, en maintenant
en période initiale et pour les patients fragiles ou
victimes de "pressions" pénitentiaires, une
prise individualisée en présence de soignants.
La délivrance pour plusieurs jours doit être
envisagée pour les détenus les plus "compliants"
en particulier dans les grands établissements. Le pilage
des comprimés est à éviter, la bio-disponibilité
n'étant pas garantie, la symbolique s'avérant
ambiguë (poudre….) et l'efficacité du contrôle
restant incertaine.
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Recommandations
: co-prescriptions, Prise en charge globale,
Confidentialité,
Dossier de soin
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6.
Co-prescriptions : rappelons la nécessité
d'une grande vigilance et de la nécessité
de justifier d'un point de vue thérapeutique l'association
de benzodiazépines avec les traitements de substitution.
La prescription d'anxiolytiques, quand elle ne peut être
évitée, devrait être dissociée
de celle de la substitution et relever d'une évaluation
psychiatrique.
7. Prise en charge globale : évaluation sociale
et psychologique devraient être systématiquement
proposées et la perspective de la sortie envisagée
dès la première prescription. Un accent particulier
devrait être mis sur la nécessité d'assurer
dès le jour de la sortie l'effectivité de
la CMU (certains partenariats locaux avec la CPAM le permettent
comme à Bois d'Arcy).
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8.
Confidentialité des soins : unanimement peu satisfaisante,
elle est jugée difficile à améliorer
dans un contexte de vie en "collectivité".
Les
patients estiment que sa défaillance génère
de nombreuses tensions et facilite pressions, racket.
L'accent
est donc mis sur la formation/information des différents
intervenants et des détenus.
9. Dossier de soin : multiple dans les établissements
présentant différentes structures de soin
et nécessitant d'être transmis rapidement lors
de transferts, le dossier devrait pouvoir être informatisé.
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Recommandations
: Sorties et transferts, extractions, formation,
accompagner les
équipes
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10.
Sorties et Transferts :
un fonctionnement en réseau, aussi bien avec le milieu
libre qu'avec les autres établissements, s'impose
pour garantir la continuité et la cohérence
des soins.
Des
contacts préalables à la sortie avec les soignants
relais en milieu libre sont souvent très utiles.
Une transmission du dossier avec motivation des choix thérapeutiques
et notamment des co-prescriptions doit se développer.
11. Extractions : lorsque les horaires le permettent
(ouverture tôt des structures de soin), la délivrance
est faite le jour même. Sinon, le traitement peut
être remis au patient la veille ou sous pli fermé
au greffe.
12. Formation : c'est l'un des besoins les plus clairement
exprimé, aussi bien par les soignants, les pénitentiaires
que les détenus eux-mêmes (gestion des risques,
organisation des soins…).
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Une
demande de formation partagée par personnels pénitentiaires
et sanitaires est très fréquemment formulée,
dans le but évident de favoriser les échanges
et l'acquisition d'une culture commune. Nous ne pouvons
que fortement soutenir ce type de démarche, notant
au passage le souhait de ne plus réduire les interactions
aux oppositions territoriales et professionnelles. L'intervention
en milieu carcéral d'intervenants extérieurs
est aussi à favoriser (réduction des risques,
réinsertion, préparation à la sortie…).
13. Accompagner les équipes : si les équipes
intervenant en milieu carcéral sont souvent particulièrement
motivées, elles sont soumises à des tensions,
pressions et aléas liés aux changements de
" politiques ", qui nécessitent qu'un travail
de supervision et de reprise puisse être proposé.
Ce temps est souvent malheureusement le premier à
faire les frais du surmenage des équipes, notamment
en cas d'insuffisance des effectifs.
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| Trafic
de médicaments et RdR en milieu carcéral |
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Il
paraît évident que de nombreuses questions restent
ouvertes et tout d'abord, celui de la place à donner
à ces recommandations. Nombreux sont les domaines de
la prise en charge sanitaire des détenus nécessitant
notre attention et d'importantes améliorations (cf.
rapport conjoint IGAS/IGSJ de 2001). Ce travail n'est qu'une
participation parmi d'autres nécessaires.
D'autre part, les difficultés recensées en milieu
carcéral au sujet de l'organisation des soins en matière
de traitements de substitution ne sont que l'exacerbation
de celles existantes à l'extérieur.
Les mésusages et le trafic sont courants en milieu
libre. La prison identifie seulement mieux les responsabilités
présumées : il n'y a qu'un prescripteur..
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Notons
cependant que le trafic en milieu carcéral ne date
pas d'hier et qu'une partie du trafic provient de l'extérieur.
Le statut d'indigence en prison devrait d'ailleurs autant
nous interpeller que le trafic qui en découle.
La
réduction des risques en milieu carcéral se
heurte, comme en milieu libre, à des obstacles liés
à la pénalisation de l'usage. Tolérer
l'eau de javel est possible car l'intentionnalité
n'est pas clairement exprimée, mais imaginer un dispositif
d'échange de seringue ne le paraît pas car
il remet en cause, et en chaîne, tout un nombre de
préceptes légaux ou éthiques. L'aménagement
sanitaire et éthique est possible en milieu libre
mais pas en milieu carcéral, à moins d'une
remise en cause globale du principe de la loi de 1970.
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| Limites
rencontrées à l'application des recommandations |
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De
nombreux facteurs limitants sont également à
noter dans l'organisation des soins en milieu carcéral
:
- D'abord et avant tout les effectifs soignants, nous ne pouvons
pas suggérer la même organisation des soins à
deux établissements de taille identique mais dont l'un
ne possède qu'une UCSA "sinistrée"
en personnel et l'autre une UCSA, un SMPR et un CSST en "bonnes
santés".
- La spécialisation des équipes : que le choix
de l'exercice et la formation initiale des intervenants soient
centrés sur les soins aux toxicomanes conditionne bien
évidemment les possibilités d'organisation des
soins. La prise en charge est en générale plus
"globale" quand il existe un SMPR/CSST intra-carcéral.
- La taille de l'établissement : si l'on veut pouvoir
individualiser la prise en charge des patients qui le nécessitent,
notamment par le maintien de contacts quotidiens à
l'occasion de la délivrance du traitement, celle aux
autres détenus substitués impose la remise du
traitement en détention dans les grands établissements.
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En
ce sens, l'application à la lettre de la circulaire
VIH de 96 préconisant une délivrance quotidienne
des traitements de substitution, paraît incompatible
avec la facilitation de l'accès aux soins.
- Les carences relationnelles inter-professionnelles : la
méconnaissance de l'exercice professionnel des autres
intervenants et les carences relationnelles favorisent les
tensions " territoriales ", l'incompréhension
et les revendications corporatistes.
- Certains modes de délivrance des traitements renvoient
les équipes à la contradiction entre logique
sécuritaire et soignante, au risque de l'épuisement
et de la démotivation. Quelques soient les ambiguïtés
sanitaires ou structurelles auxquels ils sont confrontés,
leurs missions méritent d'être clarifiées
et orientées dans le sens du soin.
De même, les détenus évoquent des délivrances
infantilisantes, les confrontant aux pressions et les conduisant
à la transgression au dépend de l'individualisation
du soin. Ils soulignent aussi la fatigabilité liée
à l'organisation de la délivrance quant cette
dernière est quotidienne..
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| Conclusions |
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Mais
la prison nous apprend aussi un certain nombre de choses :
- L'importance d'englober toute forme de soin dans un projet
thérapeutique individualisé
- La nécessité d'aborder avec les patients la
"durée" de la substitution
- L'inquiétude éthique de voir la prison devenir
un lieu privilégié d'accès aux soins,
conjuguant sanction et soin alors que la loi de 1970 permet
l'alternative (soin ou sanction).
- La clinique du mésusage, particulièrement
"lisible" en milieu carcéral, est ou pourrait
devenir un véritable levier thérapeutique si
la prescription n'en est pas l'enjeu principal.
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Enfin, et c'est un sujet d'actualité avec la loi
du 04 mars 2002, la pratique en "collectivité"
et en inter-dépendance pose très clairement
la question du secret médical partagé.
Si
celui-ci est une illusion légale, il constitue une
réalité pratique du fait de la promiscuité
carcérale.
Le
patient doit être acteur de cet enjeu et le détenteur
éclairé de l'information.
La
prison le permet-elle ?
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