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PRESCRÌPTÌON ET DÉLÌVRANCE DE
MÉTHADONE
DANS UNE PERSPECTÌVE TRANSFRONTALÌÈRE
RÉFLEXÌONS D'UN SERVÌCE BELGE À
LA FRONTÌÈRE FRANÇAÌSE
Eléonore de VILLERS, Citadelle, Tournai, Belgique
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Comment le mythe de la facilité belge pour la méthadone
cache les raisons fondamentales de la transhumance des patients
français vers la Belgique
Le Flyer N°15, Février 2004
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| La
rumeur |
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"Bonjour,
on m'a dit que j'pouvais avoir de la métha pour un
mois, je voudrais un rendez-vous aujourd'hui. J'habite Calais…"
Le jeune homme que j'ai au bout du fil est vite refroidi quand
je lui explique que même s'il habite loin, il devra
passer par une série d'étapes avant la mise
en route du traitement, avant de pouvoir espérer un
allongement des prescriptions et qu'il n'obtiendra jamais
des délais de prescription aussi longs. Il en déduit
rapidement qu'il devra trouver une autre solution que Tournai…
Mais il n'espère plus rien de la France. Et pour cause,
il ne peut être reçu qu'un mois plus tard dans
le service le plus proche où il s'est adressé.
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La
rumeur fait ainsi courir l'idée qu'en Belgique, la
méthadone est "facile"…
Et
les patients, venant de très loin parfois, frappent
aux portes des services en espérant une solution
rapide avec une longue couverture médicale.
Comment en est-on arrivé là ?
Que
s'est-il passé en France et en Belgique pour expliquer
cette situation de transhumance de plus d'un millier de
patients français vers la Belgique, perçue
comme l'eldorado ?
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| L'afflux |
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Des
coups de fil de ce genre, Citadelle en reçoit souvent.
Et, pour ceux qui viennent de régions limitrophes
(1) nous avons dû chercher des solutions rapides pour
les intégrer dans nos consultations. Nous sommes
actuellement à un seuil d'accueil limite du point
de vue du nombre. Les plages horaires des consultations
sont saturées. Le turn over des patients qui "ne
font que passer" est en progression constante.
Au
cours des trois dernières années, les nouvelles
demandes formulées à Citadelle (2) sont à
50 % le fait de ressortissants français. Certains
quittent le réseau après quelques mois. Mais
progressivement, leur nombre augmente. Aujourd'hui, ils
représentent un tiers des patients suivis par Citadelle.
Comment
s'explique cette explosion ? Comment gérer la crise
? Comment résoudre la situation à moyen et
long terme ? Telles sont les questions qui mobilisent l'équipe
de Citadelle depuis des années.
Ce
sujet a d'ailleurs motivé un travail transfrontalier
de plusieurs années dans le cadre d'Interreg (3).
Des contacts avec la France sont développés
depuis une dizaine d'années. Et, malgré l'effet
positif de ce travail, nous sommes toujours tributaires
de l'actualité.
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Après
une période d'accalmie fin des années nonante,
tout bascule fin 2001 suite à l'arrêt de travail
brutal de deux prescripteurs isolés de la région
montoise. Et c'est l'afflux massif vers tous les médecins
et services frontaliers, tant belges que français.
Les chiffres les plus fous ont circulé concernant
les patients qui étaient pris en charge par ces médecins.
Sans entrer dans la polémique des chiffres, il est
évident que cet afflux massif a bousculé tant
les patients qui se trouvaient du jour au lendemain sans
traitement que les professionnels qui étaient sollicités.
Pour expliquer cette situation, le plus simple serait d'incriminer
directement les médecins en arrêt en leur reprochant
d'avoir été "trop accueillants"…
Mais,
à leur faire porter la responsabilité, ne
se prive-t-on pas d'une nécessaire remise en cause
de nos propres pratiques, de part et d'autre de la frontière
?
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| L'effet
électrochoc |
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Un
point positif de cette situation : elle a servi d'électrochoc,
stimulant les contacts entre structures afin de trouver des
solutions concrètes pour les patients. Elle a aussi
permis de réfléchir à un niveau institutionnel,
questionnant nos pratiques habituelles.
A Citadelle, cela nous a interpellés à plus
d'un titre, au niveau médical et au niveau psycho-
social :
- Concernant les rythmes de délivrance, les dosages
de méthadone : N'étions-nous pas trop frileux,
les patients avaient-il le " confort " nécessaire
pour ne pas rechuter ? Nous avons, dès lors, entrepris
une étude des méthadonémies (mesure du
taux de méthadone dans le sang) (4). Ce qui a permis
d'adapter les prescriptions selon les patients.
- Concernant les exigences psycho-sociales :
1. Pour les patients qui ne peuvent pas d'emblée commencer
un travail psy (5), ces exigences préalables sont-elles
adéquates ?
2. Et, ces exigences ont-elles du sens pour des personnes
qui sont déjà au-delà dans leur démarche,
qui ont retrouvé dans leur environnement la stabilité
nécessaire et suffisante (6) pour poursuivre "
seules " le traitement ? Cela nous a obligé à
repenser le champ d'intervention pour certains patients.
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En
France, certains services ont également modifié
sensiblement leur politique d'accueil, après avoir
reconnu certains blocages. Des professionnels de centres
spécialisés ont reconnu, par exemple, que
pour permettre un meilleur suivi de leurs patients, ils
les fidélisaient avant de les adresser en médecine
de ville. Ce qui a pour effet de provoquer liste d'attente,
engorgement, etc.
Les contacts transfrontaliers ont permis d'élaborer
des conventions de transfert. Ces accords ont permis que,
pour les patients qui le souhaitaient, nous commencions
la méthadone dans la mesure où un service
français ouvrait un dossier "psycho-socio-administratif";
ceci dans l'espoir qu'après un ou deux mois, le patient
puisse être suivi entièrement par le service
français, voire, par un médecin généraliste,
en médecine de ville.
Ce
travail de rapprochement a réellement porté
ses fruits. Il a permis à une proportion importante
de patients pris en charge à Citadelle de pouvoir
bénéficier par la suite d'un service proche
de chez eux, en France (7).
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| Les
risques : l'identification à un lieu de "dépannage"
méthadone |
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Un
bémol pourtant…
Ces conventions ne sont pas sans risques ! En effet, Citadelle
a été progressivement identifiée comme
un lieu de "dépannage" méthadone.
De plus en plus de centres français suggèrent
à leurs patients d'appeler Citadelle pour demander
un suivi en attendant qu'il y ait une place de libre. Ainsi
donc, pour ces patients, nous servons de "bouée
de sauvetage", pour quelques jours voire pour un mois,
en attendant que les services français soient à
même de les accueillir…
Ainsi, nous ne devons pas être dupes… car accepter
cet afflux met à mal le cadre de travail élaboré
depuis 15 ans de pratique.
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Les
patients sont parfois fortement déstabilisés
par la situation kafkaïenne qu'ils vivent. Ces accueils
en urgence provoquent tensions, surcharge de travail, et
cela, sans aucune reconnaissance ni soutien financier.
Cette situation risque, à moyen terme, de créer
un système de "soins à deux vitesses"
: les patients suivis "au long cours" d'une part
et les patients qui ne font que "passer" et pour
lesquels le seul service qui soit demandé est de
"dépanner" en méthadone, le temps
que la situation se stabilise en France.
Jusqu'à présent, Citadelle a tenu le pari
de ne refuser personne tout en maintenant un certain seuil
d'exigences. Mais combien de temps cela restera-t-il possible
?
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| Les
enjeux |
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Il
nous semble donc urgent de réfléchir à
une solution structurelle à long terme en tenant compte
des principaux enjeux en matière de politique de santé,
à savoir :
- Garantir une proximité de soins : l'usager doit avoir
accès à des services proches de chez lui.
- Garantir le libre choix du patient: l'usager doit pouvoir
choisir le service ou le médecin ou encore le pharmacien
(tout en respectant bien entendu les législations en
vigueur, les règles déontologiques et les règlements
internes des services).
- Garantir une déontologie des professionnels : l'usager
doit avoir accès à des services fiables.
- Garantir un suivi pluridisciplinaire quand cela s'avère
nécessaire : l'usager doit pouvoir être aidé
médicalement, socialement et psychologiquement dans
le cadre de son traitement.
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Ces
enjeux sont contradictoires entre eux, ce qui ne va pas
sans créer de tensions ; la liberté du patient
ne va pas nécessairement dans le même sens
que les objectifs du soignant.
D'où la polémique actuelle sur l'origine de
la situation que nous connaissons aujourd'hui.
Pour qu'à terme ces garanties soient assurées,
en Belgique comme en France (que les patients soient suivis
dans leur région d'origine, par exemple), il faut
parvenir à trouver une combinaison qui puisse satisfaire
tout le monde et revenir aux causes réelles et profondes
du problème de la transhumance des patients.
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| Représentations
sur le système Belge |
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Comme
nous allons le voir, on ne peut réduire la différence
entre la France et la Belgique à une question de
durée de prescription : quotidien en France et mensuel
en Belgique ou à une question d'attitude : "laxiste"
en Belgique et "rigoureuse" en France. Cette idée
globalisante et réductrice qui provoque l'afflux
des patients est alimentée par l'effet médiatique
de certains médecins dont les pratiques font office
de " preuve ".
Ce mythe de la "Belgique de tous les possibles"
qui s'alimente de la rumeur doit être démonté
par une analyse, en profondeur, des différences structurelles.
L'afflux des patients ne peut s'expliquer uniquement par
ce qui se passe dans le pays d'accueil mais aussi bien par
la situation de la région que l'on déserte…
Revenons quelques instants sur les procédures, les
législations, en cours dans les deux pays.
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En
France :
En France, le cadre légal est très strict
en matière de méthadone et impose un circuit
de soin unique pour les patients alors que pour la buprénorphine,
le système de prise en charge est varié et
relativement accessible.
Pour ceux qui souhaitent un traitement par la méthadone
parce que la buprénorphine ne leur convient pas,
le chemin reste long et difficile. La procédure est
identique pour les patients "stabilisés"
socialement ou totalement "désinsérés"
: passage obligatoire par un centre spécialisé
méthadone (les centres étant trop peu nombreux
ce qui provoque liste d'attente), délivrance quotidienne
sur place et stabilisation avant le passage en médecine
de ville.
Entre les centres spécialisés, des différences
notoires apparaissent pourtant. Malgré un cadre légal
astreignant, les politiques d'accueil et les capacités
d'intégration de nouveaux patients peuvent varier
sensiblement d'un service à l'autre, d'une ville
à l'autre..
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| Modèle
Belge |
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En
Belgique, nous devons déplorer un vide juridique
total. La Conférence de consensus qui a permis de
baliser les procédures dans le cadre des traitements
à la méthadone (en incitant au travail en
réseau par exemple) en 1994 a donné lieu à
un document reprenant ces recommandations mais n'ayant pas
force de loi, il ne peut constituer un outil de contrôle.
Par
contre, nous devons reconnaître qu'il existe tout
un panel de services différenciés. En 15 ans,
une série de circuits de soins (8) ont vu le jour
avec des modalités variées concernant les
conditions préalables à la mise en route du
traitement, les délais de prescriptions, les modes
d'administration et types de délivrance, etc.
Les seuils d'exigences pratiqués varient sensiblement
ce qui permet de répondre de façon personnalisée,
en fonction des profils de patients (9) et de l'objectif
thérapeutique que l'on se fixe.
De nettes différences existent donc entre les deux
pays en matière de méthadone au niveau juridique
et au niveau des modalités de prise en charge (10),
et, sur le territoire belge lui-même des différences
notoires apparaissent.
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C'est
en tenant compte de ces différents éléments,
en France et en Belgique, qu'il faut, semble-t-il, comprendre
la migration des patients.
Il est donc essentiel et urgent que la réflexion
de fond (au niveau des travailleurs de terrain mais aussi
au niveau politique) se développe car la situation
actuelle pose, pour l'avenir, une question plus fondamentale
des POLITIQUES DE SANTE de part et d'autre de la frontière.
Comment les penser, les confronter et les harmoniser afin
d'éviter les heurts entre services, et le développement
d'un sentiment d'arbitraire total chez le patient puisque
certains services prescrivent au compte goutte alors que
d'autres prescrivent massivement ? Autant de questions que
nous devons aborder conjointement. C'est de la contradiction
générée par les différents enjeux
en santé que la situation actuelle pourra être
valablement résolue. Plus les services seront nombreux,
acceptant le débat contradictoire entre eux, plus
les garanties de proximité de soin pour le patient,
de déontologie, de pluridisciplinarité seront
assurées !
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| NOTES |
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(1)
Lille, Roubaix, Valenciennes
(2) selon les chiffres des trois dernières années
(3) Dispotif d'échange transfrontalier entre les professionnels
du soin aux U.D.
(4) Cette étude a été réalisée
avec le mouvement " Alto ", réseau de médecins
généralistes belges dispensant des traitements
de substitution, au sein de la Société Scientifique
de Médecine Générale.
(5) notamment ceux qui sont psychotiques et pour qui il est
plus facile d'être " tox " que d'être
fou
(6) travail, vie en couple, retour des enfants placés,
etc.
(7) En 2001-2002, la moitié des patients de nationalité
française suivis à Citadelle ont été
reçus dans un centre français. En 2002-2003,
une trentaine de patients ont pu encore être transférés.
(8) Un suivi méthadone peut être assuré
par un médecin généraliste en privé
ou
par une équipe pluridisciplinaire dans un centre de
consultation généraliste ou spécialisé,
ambulatoire ou résidentiel ou encorepar un service
hospitalier dans un hôpital général ou
psychiatrique,…
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(9)
Les patients, qui ont des structures de personnalités
variées, sollicitent les services qui leur correspondent
le mieux. Les plus désocialisés se retrouvent
dans les services à bas seuil, les usagers qui ont
un emploi, une vie de famille, etc. consultent plutôt
chez un médecin isolé, etc. Pour un même
patient, la demande peut également changer fondamentalement
au cours de son existence, en fonction d'événements,
de l'âge, de l'évolution du traitement lui-même,
etc, ce qui nécessite aussi parfois des transferts
d'un service à l'autre.
(10) même si certaines similitudes apparaissent aussi
(le souci d'un haut seuil d'exigence par exemple se retrouve
tant en France qu'en Belgique selon les services)
Citadelle - réseau d'aide en toxicomanie
135, rue de la Citadelle, 7500 Tournai, 00.32 (0)69/84.04.54,
00.32 (0)494.69.14.12
citadelle@honet.be
NDLR :L'écriture de cet article a été
suscitée par la lecture des FLYERS 12 et 13 et des
articles écrits par Mme le Dr Anne-Françoise
VANHOENACKER et Monsieur Yves LEDOUX. Le comité de
rédaction remercie vivement Mme Eléonore de
Villers pour cette réflexion féconde..
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