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SEUILS, ANALYSE DE LA DEMANDE ET PRATIQUES DE SELECTION
Dr Jean-Pierre JACQUES
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Congrès
THS 5, Grasse,13 septembre 2001,
Accueil, centre d'accueil, accueillir, quelle équipe
n'a pas ces signifiants à la bouche ? De quel accueil
s'agit-il, quelle fonction prétend-il satisfaire, quelles
valeurs défend-il et à quelles fins ? je vous
propose de m'accompagner dans une réflexion sur la
procédure d'admission de nos institutions spécialisées
et sur la logique implicite de l'accueil qui la sous-tend.
Le Flyer N°6, d éc. 2001 & HS N°2, déc. 2003
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| Allié
ou objecteur au discours du Maître ? |
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Formelle
ou informelle, la procédure d'admission dans une structure
thérapeutique pour usagers de drogues est un des analyseurs
les plus puissants des signifiants maîtres de nos institutions,
de nos équipes, de ce qu'en d'autres temps on désignait
comme l'idéologie. Cette analyse de l'accueil et des
procédures d'admission nous permettra une saisie inhabituelle
de nombreux paramètres et accidents de la cure qui
en découlent, tels que :
- le rapport, de force ou de séduction, qui s'établira
entre le candidat à une prise en charge et nos intervenants.
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le type de clientèle recrutée ou écartée,
et jusqu'aux impacts en termes de santé publique
sur la population des usagers de drogues des zones desservies,
- la représentation que ces U.D. pourront se faire
de nos professionnels de l'aide ou du soin, qui seront désormais
perçus soit comme délégués de
l'ordre public, comme avant-postes du système (1)
soit, au contraire, comme exception au discours dominant,
comme objection au discours du Maître, comme alliés
possibles dans leurs questionnements.
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| L'accueil,
théâtre d'une procédure d'admission |
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Enfin,
une analyse fine des procédures d'admission révèle
les valeurs éthiques et politiques de nos institutions,
de nos équipes, en d'autres termes - freudiens - leur
Idéal du Moi, et préfigure les impasses sur
lesquelles pourront buter et échouer la cure, jusqu'à
forcer la rupture du système thérapeutique usager
- professionnel, par l'abandon ou l'exclusion, inscrite en
quelque sorte par le mode d'entrée.
L'accueil est le théâtre de cette procédure
d'admission. Nous le décrirons comme un lieu, un temps
et un discours.
1. Le lieu de l'accueil est défini par une topographie,
par exemple, une porte fermée, qui ne s'ouvre qu'avec
une sonnette et un hygiaphone. Ou une porte ouverte sur la
rue.
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Le
local où le candidat est accueilli peut être
le bureau, supposé neutre, où le thérapeute
reçoit, chez lui, sur ses terres et dans un univers
qui exprime son esthétique, sa classe d'appartenance,
ses référents, un usager qui est l'autre,
l'invité, parfois le tout juste toléré.
Tout
au contraire, ce peut être une salle d'accueil où
coexistent un mélange inopiné d'usagers de
drogues en traitement, de professionnels, d'autres sujets,
un lieu où règne un compromis entre la Loi
de la rue et la Règle de l'institution, c'est-à-dire
un espace mixte, où le professionnel est de préférence
un être amphibie, adapté à une collectivité
aux mœurs indécises.
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| L'euphémique
"analyse de la demande" |
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2.
Le temps de l'accueil se décline lui-même en
une durée, qui est la durée de la procédure,
et un moment, celui du franchissement d'un seuil, ou de
plusieurs seuils consécutifs.
La durée de la procédure est expresse, le
temps d'une poignée de mains et de l'échange
de quelques mots de bienvenue, quand domine le sentiment
de l'urgence de la détresse subjective et de la galère.
A
l'opposé, la durée peut être virtuellement
interminable quand ce temps de rencontre est destiné
à vérifier l'adéquation de la demande
du sujet à l'offre de l'institution.
Cette
procédure de vérification, que l'on appelle
par euphémisme "l'analyse de la demande",
impose de minimiser les contraintes que le symptôme
fait peser sur le sujet tout en cristallisant les exigences,
intraitables, de l'institution et de son Idéal.
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Il
n'est pas exclu que la durée de cette procédure
soit plus ou moins délibérément rallongée
pour mettre à l'épreuve le candidat, sur le
modèle des entretiens préliminaires à
une cure psychanalytique, qui seraient destinés à
éprouver que la demande soit bien "décidée".
Si c'est cela, il est regrettable d'importer sans façon
les méthodes de la pratique psychanalytique à
la prise en charge des usagers de drogues, sans avoir pris
la précaution de valider cette transposition. En effet,
dans la cure analytique, l'objet que le pourvoyeur, l'analyste,
cède, concède ou échange avec l'analysant
est identique à l'objet de la demande elle-même,
à savoir en gros, de la parole et du transfert. A contrario,
l'objet de la demande manifeste du sujet usager de drogues,
quoiqu'il doive en passer par la parole pour faire sa demande,
en est distinct, puisqu'il concerne majoritairement, dans
notre expérience en tous cas, des médicaments,
de l'aide médicale ou sociale, un toit ou un lit, etc.
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| L'accueil
et le labeur de la demande |
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Le
moment de l'accueil peut se subdiviser en plusieurs moments
de franchissement : le rendez-vous qu'il faut prendre au
préalable par téléphone avant de pouvoir
formuler sa demande in situ, les documents à présenter
ou les antécédents requis pour être
recevable, les conditions administratives ou de statut social
à satisfaire, la typologie des drogues consommées,
tous éléments qui détermineront l'accès
au traitement convoité. Sans parler des garanties
financières à apporter parfois, notamment
dans certaines institutions pourtant subventionnées
dans mon pays.
Les
professionnels de l'aide, en particulier ceux qui sont aux
premières loges de cette fonction d'accueil ont-ils
été déjà sensibilisés
à l'énormité de l'effort attendu de
la part du candidat à une prise en charge ? Et cet
effort, ce labeur de la demande, est à fournir au
moment de son existence où il est particulièrement
dépourvu de ressources, psychiques et physiques,
sinon culturelles.
Il
faudra au candidat exposer, parfois devant plusieurs personnes
successives, le collier de misère que fut son existence,
dévoiler son intimité sans avoir choisi de
le faire, se soumettre à des horaires et des attentes,
des questions ou des questionnaires, sans certitude de voir
sa " demande " aboutir.
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Par ricochet, la rumeur se charge de répandre au
sein des communautés d'usagers de drogues l'information
en feed-back sur ce qui attend le candidat, sur les réponses
les mieux accueillies, sur les adresses où les questions
des thérapeutes se font moins intrusives.
Et
comme par enchantement, après un temps d'adaptation,
l'institution, du moins celle qui se trouve sans concurrence,
se réjouira de voir arriver des candidats adaptés
à ce qu'elle s'apprête à accueillir
… sans soupçonner combien elle a contribué
à faire émerger le discours qu'elle attend,
en sélectionnant de manière darwinienne les
répondeurs les mieux adaptés à son
désir à elle.
Notre
institution oscillera alors entre un refoulement bienvenu
à l'aspect 'comme si' des réponses des demandeurs
à ses interrogations, feignant de ne pas en discerner
le simulacre, qui a tout pour nous plaire, ou, à
l'opposé, confirmera son préjugé sur
le toxicomane manipulateur, et sur la prudence avec laquelle
il faut l'entendre sans se faire piéger..
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| L'épreuve
d'admission |
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Incidemment,
notre institution aura refoulé toute considération
pour les usagers en détresse qu'il aurait été
dans ses missions d'accueillir mais qui se sont découragés
à la perspective de cette épreuve d'admission.
Ils iront, au mieux, s'adresser ailleurs, non par choix,
mais par dépit.
Cet
ailleurs, par exemple des collègues, des médecins
généralistes, seront alors conspués,
dénigrés, rendus responsables de la dérive
de l'offre de soins que notre institution n'est pas parvenue
à ajuster à la demande.
D'autres
renonceront à s'adresser, préférant
si l'on peut dire l'accueil sans surprise que l'institution
pénitentiaire leur réserve avec une disponibilité
jamais démentie.
Puis-je
renvoyer les curieux sur des recherches déjà
anciennes du Dr Rodolphe Ingold sur les demandes de soins
avortées, phénomène facilitateur d'adresses
au monde judiciaire ou d'un ajournement qu'il estimait à
2 ans en moyenne de toute nouvelle demande.
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D'autres
candidats, plus persévérants, auront construit
un dispositif défensif qui se manifestera dans une
agressivité, une hostilité dans les entretiens
; celles-ci leur vaudront en retour une méfiance contre-transférentielle
de la part de nos intervenants, qui ne se priveront pas de
diagnostics péjoratifs pour justifier, en projetant
sur le demandeur l'irritation que le dispositif d'accueil
a si fortement contribué à installer. Quant
à certains sujets paranoïaques mais simultanément
usagers de drogues, inutile d'en parler, ce type de procédure
d'admission comporte ce qu'il faut pour les faire battre en
retraite et les préserver de toute rencontre dite thérapeutique.
Les sceptiques trouveront une confirmation difficilement réfutable
de cette cybernétique de l'offre et de la demande,
et de ses conséquences tragiques sur le destin des
usagers de drogues et sur leurs représentation des
professionnels dans la recherche en tout point remarquable,
par sa méthode et par ses résultats, de Mme
Pascale Jamoulle publiée chez De Boeck Université
en 2000 sous le titre " Drogues de rue " (2)..
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| Le
discours de l'accueil |
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3.
Le discours de l'accueil .
Il faudrait commencer par s'interroger sur la langue pratiquée
pour accueillir un sujet et sa demande, quand on accepte
de se laisser surprendre par la proportion croissante de
citoyens en exil, en errance, en fuite d'une guerre civile
ou d'une terreur quelconque.
A
la mondialisation des trafics de psychotropes répond
maintenant une mondialisation des usagers de ces drogues,
et nos modèles n'ont pas été conçus
pour étudier la demande d'aide de réfugiés
kosovars, tchétchènes, kazakhs, ou ghanéens,
qui déferlent sur nos villes sans partager aucune
langue ni aucune modalité culturelle avec les professionnels
préposés à les accueillir.
Le discours de l'accueil sera une fois encore décrit
par ses extrêmes.
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"A
une extrémité, tous les sujets sont admis pourvu
qu'ils en fassent la demande : par leur présence, par
leurs mots si frustes soient-ils, voire silencieusement par
leur détresse. Dans ce modèle quelque peu angélique
inspiré de l'éthique humanitaire, la demande
est accueillie sur un mode inconditionnel, et c'est à
l'institution et ses intervenants de se décarcasser
pour parvenir à satisfaire ces demandes. Ce qui ne
peut se faire qu'en gérant les cas, sur un modèle
de médecine de catastrophe, ou de dispensaire de brousse.
La grandeur de ce modèle est son souci d'équanimité,
d'objectivité et sa capacité à traiter
un problème de masse. Sa limite est sa surdité
aux singularités, sa pente à l'anonymat, à
l'indifférenciation des sujets traités, tous
reproches que l'on peut faire à la pratique médicale
de salle d'urgence débordée. C'est la logique
tiers-mondiste, voire maoïste, du "bol de riz pour
tous plutôt que de la viande pour quelques uns".
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 |
| Eh
bien assumez maintenant ! |
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A
l'autre extrême, on trouve les modèles qui
sacralisent le un par un, le caractère unique de
chaque sujet, reçu dans son irremplaçable
singularité et vecteur de l'individualisme occidental
libéral. Très sourcilleux de peser chaque
décision individuelle, mais au prix de décliner
toute responsabilité devant son indisponibilité
à traiter de grands nombres, par exemple en situation
épidémique.
En
filigrane de cette position, qui est philosophiquement d'inspiration
libérale, il se pourrait qu'on puisse entrevoir un
jugement de valeur sur la responsabilité du sujet
demandeur d'aide dans la misère ou la souffrance
qui est la sienne.
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Cela
peut friser le reproche voilé, la culpabilisation,
de l'ordre du " vous avez consommé des drogues,
eh bien assumez maintenant ", avec en sous-mains la
notion de vice, de mauvais choix, etc. Comme si le symptôme
n'était pas le produit d'une surdétermination
qui échappe largement à la décision
consciente.
Il
peut être précieux de repérer en arrière-fond
une idéologie de la Rédemption à l'œuvre
dans ces théorisations de la cure avec les usagers
de drogues, dans lesquelles peu importe combien seront sauvés,
puisque c'est le processus qui importe et non son résultat.
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| L'analyse
de la "demande" |
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4.
L'analyse de la demande.
Il nous faut ici revenir sur cette fameuse " analyse
de la demande ".
L'une de ses modalités les plus appréciées
dans les années quatre vingt dix passait par la multiplication
des rendez-vous préalables à toute décision
d'admission. Il s'agissait pour nos équipes de céder
à la tentation de vérifier l'adaptation du candidat
à l' Idéal thérapeutique. Ces nombreux
entretiens préalables pouvaient être interprétés
par le candidat comme une série d'examens où
l'on testait la consistance de son discours, en faisant comme
si nous ne faisions pas confiance à sa parole. Ce qui
ne manquait pas de soulever un paradoxe, puisque par ailleurs,
nous soutenions répétitivement que la cure s'appuie
sur la parole etc.
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Ces
diverses comparutions peuvent être lues comme une
maltraitance du demandeur, par la sous-estimation de la
détresse préalable, liée à la
galère et de la détresse induite par l'incertitude
quant à l'issue de la procédure et par le
rapport très asymétrique et parfois humiliant
que nous installons de la sorte. Nos institutions instaurent-elles
alors une rapport de type sadique dans une relation où
l'autre est tenu à sa merci, et ce qui en est attendu
n'est rien moins que sa soumission, sa reddition sans conditions
?
Nul
doute que la pente masochiste d'un bon nombre de nos sujets
dépendants de drogues se prête fort bien à
entrer dans une telle configuration, ce qui implique que
l'éthique des thérapeutes doit veiller à
se méfier de sa jouissance à entrer ou à
entretenir ces dispositifs masochistes (3).
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| La
psychanalyse sert à réfléchir à
ce qui se passe entre le patient et le soignant |
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Il
était aussi question dans nos équipes qui pratiquaient
cette séquence d'interview d'amener chaque intervenant
à prendre part à la décision d'admission.
Celle-ci était en définitive pensée sur
un mode binaire : oui ou non, l'équipe admet un tel
en traitement. Conçus pour répondre à
des demandes d'intervention institutionnelle, ces mécanismes
ont été sans circonspection transposés
dans les procédures d'admission aux traitements de
substitution. Ce n'est pas faire injure à la psychanalyse
ou plus généralement aux théorisations
du psychisme que d'en réserver la portée à
son champ. Il me convient de citer ici Vassilis Kapsambelis
(4) lorsqu'il réfléchit aux conditions de dialogue
de la métapsychologie freudienne et des traitements
aux neuroleptiques en psychiatrie, écrit :.
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"Très
peu de patients hospitalisés en psychiatrie publique
actuelle relèvent, en effet, du divan.
A
quoi sert, dans ces conditions la psychanalyse ? Elle sert
à réfléchir. D'abord à réfléchir
à ce qui se passe entre le psychiatre et son patient
dans la consultation de psychiatrie générale.
Consultation
qui, sans cette réflexion, risquerait de trop prendre
l'allure de la répétition un peu ennuyeuse
du "renouvellement d'ordonnance" et de la surveillance
de plus en plus sommaire d'une clinique de plus en plus
pauvre ou facile à deviner. Mais à réfléchir
aussi sur certains aspects des effets de nos actions thérapeutiques,
dont la prescription des neuroleptiques
(…) ".
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| Analyse
de la demande ou reddition du demandeur ? |
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Sous
réserve des transpositions sémantiques appropriées,
nous pouvons souscrire largement à ces déclarations.
La décision d'admettre un sujet dépendant des
opiacés à un traitement de substitution est
une indication médicale, qui nécessite d'ailleurs
une compétence technique beaucoup plus soutenue que
l'on ne l'imagine généralement. La psychopharmacologie
ne tolère pas d'approximation et le bon sens, s'il
existait, ne suffirait pas à se déclarer qualifié
pour décider des indications, des molécules
adéquates, des dosages, de l'appréciation des
symptômes résiduels de sevrage ou de sédation.
Restituer aux médecins leur marge de manœuvre
et leur rendre leur responsabilité dans la prescription
est non seulement une meilleure garantie de soins de qualité,
mais aussi une opportunité pour la pratique psychanalytique
de se désengluer d'un pouvoir qu'elle s'est appropriée
et dont elle abuse, contre son intérêt.
A ce point, il est justifié de se poser la question
: analyse de la demande ou construction de la demande ?
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Faut-il
procéder d'abord à l'admission, puis en négocier
les termes, ou, faut-il comme le prévoit la tradition,
négocier les termes et n'admettre qu'après
un accord sur ceux-ci, après ce que j'appelle la
reddition du demandeur ?
Si l'analyse de la demande est rationalisée comme
une précaution contre la précipitation, contre
l'erreur diagnostique, contre l'accident, les dispositifs
d'ajournement de la décision, et d'analyse psychologique
du candidat et de ses projets ne sont pas idoines. Il existe
des procédures plus adaptées, à l'intérieur
du discours médical, très attentif à
ces questions.
D'autant
plus que la prescription de méthadone par exemple,
du moins aux dosages dits de sécurité, n'a
rien d'irréversible. Rien ne devrait empêcher
une équipe qui estime après quelques jours
de prescription décidée en urgence, revoir
sa décision, et moyennant une justification très
soigneuse et respectueuse du sujet, mettre fin à
cette modalité, pour orienter vers autre chose.
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| Repenser
la "motivation" : la demande ne préexiste pas
à la relation thérapeutique. |
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Mais
de façon plus radicale, en matière de traitement
de substitution, nos équipes et nos candidats ont
tout à gagner d'une stratégie qui distingue
la décision médicale, rapide et conforme aux
élaborations scientifiques disponibles, de la construction,
avec le sujet, de sa demande, dans un temps second, une
fois apaisées l'angoisse et la détresse.
Façon de souligner que cette demande ne se résume
pas dans cet objet (lit ou médicament), échangé
contractuellement entre l'U.D. et le professionnel, mais
que cette demande ne préexiste pas comme telle à
la rencontre, qu'elle est dans le meilleur des cas , le
produit de celle-ci, produit singulier, non reproductible
mécaniquement d'un sujet à l'autre.
Que cette demande n'est pas non plus l'abstinence, qui n'est
jamais que la demande de l'autre - du législateur,
du parent, du professionnel -, même si elle paraît
reprise à son compte par le sujet en mal d'identité
ou dans sa position transférentielle.
Il me faut encore souligner la cruauté des propos,
que j'ai tenus d'ailleurs autrefois avec mon équipe,
sur la "motivation".
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Ce
terme dissimule une attente dissimulée de normativité,
de vérification de l'adaptation de l'usager aux idéaux
du service proposé (et non l'inverse). Si l'on s'inféode
à ce pseudo-concept de motivation, ne sont admis
que ceux qui viennent déposer un discours conforme
aux attentes de l'institution, un projet thérapeutique
par exemple, en miroir de la demande et du désir
des intervenants, ce qui vient alors obturer leur capacité
d'écouter et d'accueillir authentiquement un sujet.
Motivation est l'autre nom d'une prière à
l'usager de se conformer à une demande, non dite,
qui lui préexiste.
Depuis que mes collègues et moi avons pu déconstruire
ces mécanismes, nous tachons d'y opposer un respect
du sujet et de son symptôme, qui remplit toujours
une fonction non triviale. Il nous faut alors reconnaître
les compétences du sujet dans l'adoption de son symptôme,
plutôt que de s'échiner à le contrarier
et le discréditer. A cette lecture, qui rend d'ailleurs
le travail beaucoup moins pénible, le rôle
de la méthadone est d'apprivoiser un sujet rendu
sauvage ou hostile par les représentations courantes,
jugeantes et condamnatoires, portées sur sa pratique
du symptôme.
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| Une
politique de ségrégation |
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5.
La procédure de sélection, une politique de
ségrégation
Avant l'événement sida, la plupart de nos institutions
fonctionnaient sans remords dans un dispositif élitiste.
Parmi la masse qui paraissait impossible à éponger
des sujets demandeurs, nous pensions avoir pour devoir d'en
sélectionner les plus congruents à notre offre
thérapeutique. Cela ne paraissait en rien de choquant,
et ce d'autant moins que les références étaient
issues du champ de la psychanalyse, qui avait produit ce concept,
aujourd'hui discuté sinon caduc, de l'analysabilité.
Ce mode élitiste, si nous nous autorisons à
en inspecter les ressorts inconscients du côté
des thérapeutes, permettait accessoirement que les
thérapeutes de nos institutions se considèrent
eux-mêmes comme une élite. On peut soupçonner
que ces thérapeutes, qui se coltinent indiscutablement
la misère du monde jusqu'à la nausée,
s'octroient ainsi une rétribution narcissique, extra-monétaire,
pour un dur labeur, et sur le dos de leurs bénéficiaires.
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Il
n'est pas exclu que cette gratification des équipes
soit un mécanisme de défense contre l'horreur,
l'insupportable des situations cliniques, des récits
de vie délabrées, naufragées, dont
rend si bien compte le travail de Mme Jamoulle, déjà
cité.
La catastrophe du sida nous a amené à réétudier
nos missions, et à admettre qu'au temps de ce dispositif
élitiste beaucoup tombaient entre le bateau et le
quai, ouvrant les questions de service public (dont l'accessibilité
) bien plus encore que de santé publique.
En
d'autres termes, si nous admettons que chacune de nos interventions
cliniques comporte une part de responsabilité dans
la politique du symptôme, comme s'exprimait Colette
Soler (5) alors on ne peut accepter désormais des
institutions de type élitiste, à haut degré
de sélection, qu'à la condition qu'existent,
en nombre suffisant des lieux accessibles à ceux
qui sont ainsi écartés. J'entre de la sorte
dans les propositions qui concluent ce travail..
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| Conclusions |
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L'accueil
et la procédure d'admission peuvent se révéler
des dispositifs de sélection et de ségrégation,
qui dispersent leurs effets tant sur ceux qui sont admis,
que sur ceux qui sont recalés ou découragés.
La représentation qu'une équipe, une institution
se fait de sa clientèle idéale est un analyseur
du contre-transfert, parfois méfiant , exigeant,
hostile, qu'elle construit contre les sujets qu'elle se
propose d'accueillir.
Dans
les procédures de sélection, dans les valeurs
qui l'imprègnent, par exemple le désir d'une
demande d'abstinence, se fait jour une soumission de nos
équipes au discours du Maître, qui fait obstacle
à l'écoute du sujet et à une aide appropriée.
Je propose de réfléchir aux façons
que nous avons à disposition pour accueillir un sujet
là où il en est, quelque maladroite, agressive,
rudimentaire, ampoulée que soit sa demande explicite.
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J'invite
à la prendre par le bout qu'il nous tend, en premier
lieu la demande de substitution, mais aussi l'aide sociale,
la réponse à une demande tierce (judiciaire
par exemple). Prendre cette demande telle quelle doit amener
les professionnels à ne plus reculer devant une substitution
compétente, inscrite dans le discours médical
de plein droit, et permettant, dans un second temps, de construire
une demande singulière, qui échappe au programme
médical même s'il l'a rendue possible.
(1) Il serait judicieux d'évoquer ici
les abus du concept lacanien du Nom-du-Père. Voir à
ce sujet les articulations de Marie-Jean Sauret, " Psychanalyse
et politique. Huit questions de la psychanalyse au politique
", Les Presses du Mirail, Toulouse, 2000, par ex. p.
11 et 113 & sq
(2) Jamoulle Pascale, " Drogues de rue ", De Boeck
Université, Bruxelles, 2000.
(3) Jacques J.-P., " Pour en finir avec les toxicomanies.
Psychanalyse et pourvoyance légalisée des drogues
", De Boeck Université, Bruxelles, 1999.
(4) Vassilis Kapsambelis, " Les médicaments du
narcissisme ", Les empêcheurs de penser en rond,
Le Plessis-Robinson, 1994, p. 160-161.
(5) Soler Colette, " La politique du symptôme ",
Quarto, N°65 , 1998..
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