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Prévenir la violence entre usagers et professionnels de première ligne 2/2

PRÉVENIR LA VIOLENCE ENTRE USAGERS ET PROFESSIONNELS DE PREMIÈRE LIGNE 2/2
Réflexion à partir d’expériences formatives auprès de professionnels de la Seine-Saint-Denis

Emmanuel Meunier, chef de projet à la MDPCR, Conseil Général de la Seine-Saint-Denis.
Martin Bakero Carrasco, Univ Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, CRPMS, EA 3522, 75013, Paris, France ; Univ Diego Portales, Magister de Psicoanalisis, Santiago, Chile
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Sommaire de la 2e partie

Retour à la 1ere partie de l’article : Prévenir la violence entre usagers et professionnels de première ligne 1/2 

 

 

II. Développer les habiletés pour gérer la violence et construire une intelligence collective dans les équipes


1. Violence, mécanismes de défense et postures individuelles du professionnel


A. La métaphore du « capital » de violences subies


B. L’ « entrepreneur » de la violence


C. La « force de travail » de la violence


2. Violence et intelligence collective des équipes


A. Des « moyens de production » de la violence

B. Des « superstructures » contenantes face à la violence

a) Le cadre, la Loi et la règle

b) L’autorité

c) La cohésion d’équipe

 

C.  la « superstructure culturelle », entre exutoire et exacerbation de la violence

D.  la « plus-value » de la violence

E.  le « capitaliste » de la violence

 

Conclusion

II. Développer les habiletés pour gérer la violence et construire une intelligence collective dans les équipes

La violence se manifeste comme une force qui vient paralyser la capacité à penser, le temps d’un instant (si l’on est frappé de stupeur) ou le temps de la situation (si l’on passe à notre tour dans un agir réactif qui nous met en miroir avec l’agresseur). L’enjeu est ici de relancer les processus de pensée, en développant sa propre capacité à évaluer la situation.

Le travail sur les mots ne vise pas seulement à développer une aptitude à décrire rétrospectivement une situation, mais aussi à favoriser la reconnaissance des émotions des protagonistes (tonalité agressive, haineuse, indignée…) et d’en déduire la nature des projections qui sont à l’œuvre.

 

Cette capacité d’évaluation permet, individuellement, de prendre du recul. Mais l’enjeu de cette formation est aussi d’aider les professionnels à développer une intelligence collective et à stimuler la recherche de réponses préventives.

Un outil que nous avons intitulé la métaphore du « capital de la violence », ainsi nommée en hommage à Karl Marx, nous permet à la fois d’identifier des déterminants des situations de violence ainsi que des compétences susceptibles d’être mises en œuvre par les professionnels pour les contenir. Cet outil facilite une investigation de la situation en termes de « tresse causale. »

1. Violence, mécanismes de défense et postures individuelles du professionnel

A. La métaphore du « capital » de violences subies

La première image de cette métaphore, est celle du « capital de violences subies ». Elle exprime l’idée que chacun d’entre nous dispose d’un capital négatif, constitué d’épreuves et d’expériences de violences subies, qui se sont accumulées en nous.

L’éducation et le processus de refoulement contribuent à cette accumulation : la violence subie, que nous renonçons à extérioriser, notamment en inhibant nos propres impulsions à réagir, reste en nous, et demeure en quelque sorte disponible pour être ultérieurement manifestée.

Bourdieu [1996] parle même de la « loi de conservation de la violence », notion qu’il emprunte à V Grossman [2010, p. 999] qui postule que toute violence subie est appelée à ressurgir sous une forme ou une autre, un jour ou l’autre. Certains, chanceux, ont un petit « capital » de violences subies et d’autres, malheureusement, ont accumulés au cours de leur histoire personnelle un gros « capital ».

Ce « capital de violences subies » peut être « thésaurisé. » Les violentés peuvent cultiver leur ressentiment, comme le décrit par Nietzsche dans sa « Généalogie de la morale » [2006, p. 35 / I, §10] : les violentés se « grandissent » moralement en développant le sentiment d’appartenir à une race de justes qui subit l’oppression d’une race de méchants.

La violence subie peut être valorisée sous forme de marqueur identitaire, comme le signale aussi I. Goffman [2007], lorsqu’il décrit le processus de « retournement du stigmate » qui permet au sujet de se valoriser grâce aux qualités pour lesquelles il est justement rejeté.Le processus dit de « victimisation » pousse à son terme l’identification du sujet à sa « condition » de victime.Ce « capital » peut se transmettre et s’accumuler d’une génération à l’autre : ainsi du ressentiment entre des familles rivales ou des peuples, qui peut perdurer pendant des siècles.

 

On peut d’ailleurs se demander si, à l’instar du psychotique – qui apparaît dans une famille après plusieurs générations d’individus ayant subit des situations de détresse psychique -, si les individus que nous nommons « violents » ne sont pas le fruit de situations de violences accumulées sur plusieurs générations [Dolto, 1988], qui ont transformée la violence en habitus, en unique mécanisme de défense face à la souffrance qu’engendre la violence.

Quelle posture le professionnel peut-il développer face à cet aspect de la situation de violence ? La prise en compte du « capital de violence subie » de son public favorise l’adoption, par le professionnel, d’une série de « postures » contenantes. La connaissance fine des heurts qui ont pu ponctués les parcours de vie facilite l’adoption d'une attitude prévenante. Elle aide le professionnel à déterminer, avec les publics, des objectifs et des projets réalistes, qui préviennent les mises en échec [Declerck, 2003, p. 325] (génératrice de désespérance et parfois de violences), qu’induiraient des objectifs à trop haut seuil d’exigence. La méconnaissance de ces parcours induit des attentes irréalistes chez le professionnel, qui génère une frustration, voir un ennui et un désinvestissement des publics qui « stagnent » et qui apportent peu de satisfactions. L’adoption de mécanisme de défense, comme la « distance » avec le public, peut se révéler à double tranchant. Si elle permet de prendre un recul nécessaire, elle peut aussi se muer en une forme d’anesthésie [Bensayag, Rey, 2008, p. 91] face à la répétition des mêmes situations de détresse chez un public, ou chez un même individu. Un tel désintérêt risque d’éveiller et de réactiver, chez les usagers, des sentiments d’abandon, de mépris, de dépréciation vécue précocement et de contribuer à la violence. En somme, entretenir sa capacité à investir son public, en valorisant sa propre capacité à aider les publics à atteindre des objectifs réalistes, semble une posture qui prévient le surgissement des tensions.

B. La métaphore de l’ « entrepreneur » de la violence

Pour fabriquer de la violence, il faut que notre détenteur d’un capital de violences subies se mue en entrepreneur, il faut qu’il « investisse » son « capital. » De même que Marx différentie plusieurs types d’entrepreneurs, comme les industriels, les banquiers et les commerçants, nous pouvons en différencier plusieurs types d’ « entrepreneurs de la violence ». Par exemple, l’homme agressif, l’homme haineux et l’homme indigné.

L’agressif, c’est celui qui veut s’affirmer face à autrui. Il extériorise un « Moi » tout puissant, passablement infantile, parfois appelé « moi idéal » [Lacan, 1948, pp. 667s].

L’haineux, pour pouvoir exister, voudra détruire l’autre et lui imputera des qualités négatives pour justifier ses attaques (1).

L’homme indigné, pour légitimer sa colère, convoquera les idéaux et les valeurs du groupe qu’il percevra comme menacés.

Quelle posture le professionnel peut-il développer face à cet aspect de la situation de violence ? Si cette violence m’est adressée, est-ce à « Moi », en tant qu’individu, que professionnel, que membre d’un groupe d’appartenance ? Est-ce « Moi » qui est attaqué ou le fait que je sois perçu comme un maillon d’un processus perçu comme violent (est-ce l’enseignant qui est attaqué ou l’apprentissage perçu comme pénible, dévalorisant et inutile par certains élèves ?) Et, ce que l’autre m’impute, existe-t-il en Moi ou le projette-t-il sur moi m’identifiant à des agresseurs auxquels il a été confronté par le passé (est-ce moi, quand j’exerce l’autorité, qui est attaqué ou une image parentale détestée ?)

Certains mécanismes de « défense » utilisés par les professionnels peuvent se retourner contre ceux-ci.

 

Pour se sentir plus puissant, le professionnel pourra prendre de la « hauteur » et parler au nom de l’institution, de la loi, de la morale, bref adopter une posture impérative et impersonnelle. Position risquée, car susceptible de produire un effet de miroir : la toute puissance de l’agresseur vient alors se heurter à la toute puissance du professionnel qui énonce implicitement « l’institution, c’est moi », « la loi, c’est moi », « la morale, c’est moi. » Posture qui risque de cristalliser sur lui toute l’agressivité, puisqu’il accepte d’« incarner » l’institution, la loi, la morale, c’est-à-dire ce qui frustre, ce qui contraint, ce qui juge... S’identifier au public n’est pas moins risqué car ce type d’identification génère tôt ou tard des conflits de loyauté intenables, le professionnel ne pouvant plus alors que trahir, ou ses obligations professionnelles, ou les attentes du public.

S’autoriser à être « soi-même » est pour nombre de professionnel un bon moyen de « casser » les projections. Etre soi (c’est-à-dire, par exemple, se manifester au travers de modalités d’accueil qui nous sont personnelles), permet de produire un écart entre ce que nous donnons à voir de nous-mêmes et l’image qu’autrui se fait « des gens comme moi ». En certaines circonstances, savoir énoncer ce que l’on ressent soi-même face à ce qu’autrui nous dit de lui, permet de rendre sensible notre empathie et de se décaler par rapport aux représentations qu’il se fait de professionnels « froids  et distants. » Etre capable d’expliciter le fonctionnement de l’institution et les raisons qui justifient telle ou telle contrainte ou bien de rappeler les limites de sa propre fonction, permet de prévenir l’émergence de sentiments d’injustice ou d’être méprisé.

C. La métaphore de la « force de travail » de la violence

La troisième image de notre métaphore est celle de « la force de travail de la violence ». Chez Marx, la force de travail s’apprécie, d’une part, comme une énergie extériorisée par le prolétaire et, d’autre part, comme une usure et une aliénation du prolétaire lui-même.

L’énergie de la violence est également ambivalente. La violence subie et accumulée peut être extériorisée sur autrui, mais aussi bien retournée contre soi, sous l’effet d’une culpabilisation, qui peut conduire à l’auto-agression. Les deux processus d’extériorisation et de retournement contre soi s’autoalimentent : l’extériorisation de la violence peut, dans l’après-coup, induire la honte, la culpabilité et l’autopunition. Mais on peut aussi s’agresser soi-même, voir se suicider, pour faire culpabiliser les autres. Les deux mouvements peuvent d’ailleurs s’entrelacer : par exemple l’abandonnique préféra faire son propre malheur en détruisant l’être aimé, plutôt que de s’exposer au risque d’être abandonné par l’être aimé et revivre la souffrance liée à des situations d’abandon précoce. Freud [1976, p. 133 ; 1985] identifie un profil psychologique qu’il nomme « criminel par sentiment de culpabilité », qui correspondant à des individus qui se sentent coupables sans savoir de quoi (culpabilité inconsciente), et qui passent à l’acte dans le seul but de donner une « raison » objective à leur sentiment de culpabilité. Ici, la culpabilité n'est pas la conséquence du passage à l’acte mais, paradoxalement, sa cause. La colère, dont Aristote [Reth., II, II, 1] nous dit qu’elle est à la fois une envie de se venger et une peine est un point nodal de ces deux mouvements opposés d’extériorisation de la violence sur autrui et de retournement de la violence contre soi.

Quelle posture le professionnel peut-il développer face à cet aspect de la situation de violence ? Pour répondre efficacement dans ce type de situation, le professionnel doit contrôler ses propres affects (agressifs, haineux, indignés…) qui pourraient l’amener à sur-réagir à la situation et à se placer « en miroir » avec l’agresseur. Mais il doit aussi contrôler sa propre tendance à culpabiliser, sa crainte paranoïde d’être jugé par ses pairs [Rojzman, 2008, pp. 109-112], sa honte de ne pas être à la hauteur. Les sentiments de honte et de culpabilité, lorsqu’ils envahissent le professionnel, tendent un autre miroir à l’agresseur, en donnant à voir un état d’angoisse que l’agressif tente justement d’étouffer en lui-même en se manifestant violemment.

Le mécanisme de défense qui consiste à s’affirmer comme hyper-compétent se révèle ici à double tranchant. Si l’affirmation des compétences satisfait le narcissisme du professionnel et rassure et impressionne (un temps) son public, elle rend délicate la gestion de la violence. Gérer la violence implique, en effet, de s’autoriser à fuir lorsque l’on se sent en danger, de reconnaître que l’on a pu se tromper, de penser sa responsabilité personnelle en interaction avec des responsabilités plus larges, celle du collectif de travail, celle de l’institution, ou celle de la société. Nombre de professionnels insistent ici sur l’importance d’une lutte contre l’isolement du professionnel, qui doit se sentir inclus dans une équipe et dans un réseau de partenaires.

Il y a des postures individuelles plus ou moins efficace face à la violence. Mais la qualité du vivre ensemble au sein d’une équipe est déterminante. Plus le vivre ensemble est dégradé, plus les professionnels ne sont contraints à adopter des mécanismes de défense puissants pour se protéger de la souffrance qu’engendre le travail. Plus l’anxiété est forte, plus le public est mis « à distance », plus le professionnel doit s’affirmer comme « compétent » face à un public « incompétent », moins il est possible d’analyser les situations et de prendre du recul.

Comme l’écrit C. Dejours [2011, p. 53] : « si la violence se développe, c’est toujours dans la logique de stratégies de défense contre la souffrance. » Conjuration de la souffrance par l’usager, qui agresse par crainte de revivre des souffrances déjà subie ; conjuration de la souffrance par le professionnel qui adopte des stratégies de défense massive face au public.

Or la stratégie de défense est toujours la plus fatale. Comme le dit très justement René Girard [2011, p. 52], « celui qui croit maîtriser la violence en organisant la défense est en fait maîtrisé par la violence. » Au lieu de traiter en amont le conflit, celui qui adopte une position défensive ne fait que différer l’affrontement, en lui laissant du temps pour qu’il se « charge » en intensité, en telle sorte que l’affrontement aura une violence décuplée.

2. Violence et intelligence collective des équipes

Le La gestion de la violence n’est pas – du moins pas exclusivement – affaire de compétences individuelles. Elle suppose une intelligence collective qui affirme du lien social, sous la forme d’un « esprit d’équipe », d’une cohésion du collectif de travail. C’est la qualité de ces liens interpersonnels entre professionnels et l’affirmation collective que la violence est un objet de travail commun qui peut s’avérer contenant dans bien des situations de violence.

A. La métaphore des « moyens de production » de la violence

La quatrième image que nous empruntons à Marx est celle des « moyens de production ». Les « moyens de productions » de la violence peuvent être très primitifs ou très sophistiqué. La violence peu être brutale, physique, grossière. Elle peut, au contraire, requérir de vrais savoir-faire, dans le maniement de la langue et le sens de la répartie, comme chez l’ironiste ou l’insolent, ou bien d’aptitude à contrôler autrui, comme chez le manipulateur ou l’harcelant. La violence peut aussi exercée individuellement, en « libéral », ou être collective et requérir des compétences pour mener tout un groupe.

 Le mode de production de la violence peut exercer sur le professionnel frayeur ou séduction, rejet de l’agresseur ou identification à l’agresseur (2), processus très dépendant des projections du professionnel sur son agresseur.

L’un saluera chez la brute son « franc-parler », quand l’autre rejettera ses manières de rustre. L’un détestera l’ironiste qu’il qualifiera de pervers, quand un autre avouera qu’il n’est pas dénué d’humour. L’un verra un chahut, là où un autre verra un lynchage. A l’intérieur de chacun de nous se manifeste une ambivalence, faites de sentiments de répulsion et fascination pour la violence, qu’atteste bien l’intérêt assez général des êtres humains pour les romans policiers, les films violents ou les faits divers. 

Les professionnels doivent prendre conscience de ce qu’ils projettent sur l’auteur de violence, aussi bien négativement que positivement. D’autant plus qu’il y a un fort risque pour les professionnels de se cliver selon leur ressenti de chacun. C’est ici qu’apparaît l’intérêt à développer une intelligence collective. Soit le groupe de professionnels se clivera, soit il tirera parti de la complémentarité de chacun de ses membres. Si l’un supporte, mieux que d’autres, tel genre d’énergumène... Et bien tant mieux, il pourra aisément prendre le relais. Et inversement, si l’un est particulièrement vulnérable face à tel type d’agresseur, il pourra passer le relais.

La régulation de la violence au sein d’une équipe nécessite des échanges sur les situations de violence, mais aussi sur le ressenti de chacun face aux différents types de violence.

B. La métaphore des « superstructures » contenantes face à la violence
a) Le cadre, la Loi et la règle

La cinquième image que nous empruntons à Marx est celle des « superstructures ». Le procès de production, chez Marx, est conçu comme se déroulant dans une société donnée, qui dispose d’un cadre juridique, politique et social. Ces cadres rétroagissent sur la production (droit du travail droit commercial, politique industrielle, subvention publique, syndicat).

Les cadres juridique, politique et sociaux rétroagissent sur les situations de violence et induisent des réponses institutionnelles spécifiques. Les institutions sont légitimes à intervenir face à la violence : laisser libre court à la violence, se serait laissé se créer un monde où nul ne pourrait avoir « confiance dans le monde » [Améry, 2005, p. 71]. La superstructure, c’est finalement l’ensemble des cadres qui créent les conditions nécessaires à l’éclosion de rapports de confiance suffisant entre les individus pour qu’ils puissent vivre ensemble et coopérer. Les cadres prennent leur sens dans la mesure où ils sont en accord avec une Loi générale qui énonce que nous devons, pour vivre ensemble, pouvoir établir des liens de confiance suffisant. 

Reste que cette Loi - parce que trop abstraite -, n’est écrite nulle part. Mais, les règles qui structurent les cadres sont là pour soutenir cette Loi. Les règles prescrivent des conduites auxquels ont se soumet pour préserver les liens de confiances réciproques. Les institutions ont développé une palette d’outils, comme la sanction, la discipline, l’interdit ou l’exclusion, pour préserver ces cadres. La sanction (dans la mesure où elle permet au sujet d’accéder à la culpabilité et à s’identifier à l’autre souffrant), la discipline (dans la mesure où sa contrainte est proportionnée à l’objectif d’aider l’individu à progresser avec les autres), les interdits ou le développement de l’autocontrôle de soi (dans la mesure où ils permettent d’accéder à la richesse des liens sociaux et affectifs) sont absolument nécessaire à la création d’espace sociaux où les liens de confiance sont possibles.

Reste que le « malfaisant » peut jouer des règles contre la Loi : la sanction peut se muer en une punition humiliante qui obligera à la soumission, l’autorité peut se muer en un autoritarisme qui inspire la crainte pour mieux dominer, les interdits peuvent se transformer en outils de répression de la différence.

Sans aller jusqu’à l’exemple du « malfaisant » qui se sert de la lettre de la règle contre l’esprit de la loi, il existe toujours un écart entre les règles - qui forment un cadre technique -, et les Lois qui forment un cadre éthique, un autre problème vient des attitudes normatives, conformistes et rigides, où on applique « bêtement » les règles. Il se peut même que le professionnel ait pour consigne d’appliquer « bêtement » les règles. C. Dejours [2000] définit la « souffrance au travail » en lien avec ce sentiment de ne pouvoir concilier le travail prescrit et sa propre éthique. La « professionalité » (3) consiste justement en une aptitude à accorder les règles et la Loi, le cadre technique et le cadre éthique, c’est-à-dire savoir appliquer les règles mais de manière assez souples pour qu’elles restent en accord avec l’esprit de la Loi. Par exemple, le cadre éthique de l’école recommande au professeur de former des citoyens, mais le cadre technique lui demande d’imposer le silence, de réprimer les bavardages et les chahuts, sans quoi il est impossible de faire classe. La « professionalité » du professeur, c’est celle de l’enseignant qui sait imposer le silence, pour faire cours, mais aussi pour pouvoir donner la parole à l’élève et lui donner la possibilité de se faire entendre.

L’intelligence collective du collectif de travail dépend de l’aménagement d’espace de dialogue entre professionnels, où l’application des règles peut être discutée et interrogée à l’aune d’une éthique collective et partagée. 

b) L’autorité

Le professionnel dispose d’une forme d’autorité vis-à-vis du public, qu’il convient d’interroger, car l’autorité peut facilement glisser vers l’autoritarisme, qui est toujours susceptible de générer de la violence. Le professionnel peut être amené, pour faire respecter le cadre de travail et le bon fonctionnement du service, à prendre des mesures d’ « autorité ». De telles mesures seront perçues comme acceptables si le professionnel dispose d’une « autorité » perçue comme légitime, c’est-à-dire fondée sur des compétences reconnues qui lui permette d’inspirer confiance. Le philosophe, Alexandre Kojève, dans « la notion d’autorité » [2004], distingue quatre formes d’autorité, celle du Père, du Maître, du Chef et du Juge, qui correspondent à quatre traditions philosophiques qui ont valorisée des compétences différentes. Transposée au cadre professionnel, l’autorité de celui que Kojève appelle le « Maître », renvoie au fait d’être compétent pour prendre des risques risque calculé au bénéfice de l’usager (par exemple l’encourager à faire une démarche dont l’issue n’est pas certaine, mais qui a de bonne chance de réussir en raison des bons conseils du professionnel).

L’autorité du « Chef » renvoie au fait d’être compétent pour aider l’usager à clarifier son projet et à mobiliser des ressources (internes et externes) qui en permettent la réalisation. L’autorité du « Juge » renvoie aux compétences qui permettent de produire de la réconciliation lors de conflits entre usagers, ou entre usagers et institutions. L’autorité du « Père » renvoie à une compétence qui permet d’expliciter le cadre éthique et le fonctionnement de l’institution, le sens qui préside à la création de cette attention. L’autorité personnelle d’un individu est toujours un mixte de ces différentes compétences. Certain, au sein d’un collectif de travail, sont plus ou moins doué pour intervenir en médiateur dans un conflit, d’autres sont plus doué pour expliciter posément le sens d’une mesure, quand tel autre se sentira l’assurance d’engager des démarches complexes et risquées... L’intelligence collective du collectif de professionnels dépend de la reconnaissance mutuelle de ces compétences et de la capacité des professionnels à percevoir leurs complémentarités et les appuis qu’ils peuvent mutuellement s’apporter.

c) La cohésion d’équipe

La cohésion du collectif de professionnels est nécessaire à la préservation du sentiment de confiance. Les « failles » dans les équipes favorisent les « attaques », mais, avant tout génère une perte de sentiment de confiance dans les professionnels. Se pose alors la question des processus par lesquels une équipe maintien sa cohésion. La désignation de bouc émissaire [Girard, 2006] est un moyen, aussi dramatique qu’éprouvé, de resserrer les liens, car elle permet de restaurer la bonne image de soi du groupe, par le rejet sur une personne des difficultés rencontrées qui dévalorise le groupe [Bion, 2006]. Le bouc émissaire est celui qui est désigné comme responsable de l’échec du groupe, soit parce qu’en le tirant vers le bas, il le déconsidère, soit parce que, perçu comme « trop vertueux », il le met échec en lui imposant des exigences inatteignables. 

L’intelligence collective du collectif de professionnel dépend ici d’une aptitude du collectif à accéder à une pensée critique et à des évaluations réalistes de ce que le groupe peut réaliser ou non. 

Si la rigidité est instituée dans le management de l’institution, elle s’imposera aussi dans son fonctionnement des professionnels vis-à-vis du public. Si l’autoritarisme est le principe de fonctionnement de la hiérarchie, la coercition avec le public sera inévitable. Si, pour gérer ses tensions internes, la désignation de bouc émissaire est le mode de fonctionnement adopté par l’équipe, alors le public subira des exclusions. La prévention de la violence implique une réflexion sur le management, voir la mise en place d’un management participatif.

C. La métaphore de la « superstructure culturelle », entre exutoire et exacerbation de la violence

La culture joue un rôle à part dans la pensée marxiste : elle est libératrice, en même temps que moteur d’idéologies qui fabriquent de la domination et de l’oppression.

Face à la violence, la culture, permet d’ouvrir des espaces où celle-ci trouve à se canaliser de manière socialement acceptables. Il en est ainsi de la fête qui autorise ponctuellement la transgression de certains interdits [Caillois, 1988]. Le processus de sublimation, chez Freud, rend compte du travail de la culture, qui permet, par exemple, de transformer une pulsion d’emprise enfantine, potentiellement cruelle, en une « pulsion de savoir », le savoir étant une manière socialement acceptable de dominer et de contrôler [Freud, 1962, p. 89 / II, §4]. Bion [1980 ; 2003] dit aussi qu'à coté des liens d'amour et d'haine, il existe un lien de connaissance, une curiosité de savoir, qu'il appel lien « K ». La culture créée des espaces d’exutoire qui permettent d’évacuer la violence sans dommage, de la transformer en combativité politique, en émulation sportive, en désir de se surpasser ou de dominer des objets théoriques. Elle crée aussi des cadres pour que l’affrontement reste réglé, dans des bornes acceptables, par exemple dans la compétition, la concurrence régulée, pour que l’émulation prime sur la destructivité.

Mais la culture peut aussi se muer en fabrique d’idéologies qui désignent des boucs émissaires, qui déprécie des groupes d’individus, qui exalte la guerre totale contre l’ennemi et qui promeut ma destructivité comme une puissance créatrice. Ces discours distillent une violence insidieuse : des enfants sont contraints à grandir avec une image dévalorisée de leur sexe sous l’effet de discours sexistes d’un père ou de discours haineux contre les hommes d’une mère. Des individus issus de groupes ethniques dénigrés sont contraints pour se protéger de rejeter une part d’eux-mêmes : des africains se blanchissent la peau, d’autres déprécieront leur culture, d’autres encore changeront de nom... 

Créer des espaces qui offrent des exutoires à la violence, des espaces où la plainte et la protestation sont possibles, des espaces de défoulement, favorise la régulation des tensions. Par contre, il convient de savoir être ferme face aux idéologies porteuses de haines et de discrimination.

D. La métaphore de la « plus-value » de la violence

Une autre image que nous emprunterons à Marx est celle de la « plus-value », c’est-à-dire de l’excès de richesse produite par le prolétaire et que le capitaliste s’approprie. 

Il y a, dans la violence, une « plus-value » qui prend la forme de l’excès, de l’emportement, de la surenchère, de la vendetta infinie. Il y a une logique de l’hostilité qui dépasse l’intention initiale des protagonistes.

Dans l’excès les protagonistes se laisse entraîner par la jouissance, ou l’extase, de rendre coup pour coup et d’être emportés vers un « on ne sait où » qui les dépasse. Les rivaux ne s’opposent plus pour un objet de désir, car pris dans logique du « désir mimétique », ce qu’ils veulent c’est prendre la place du rival (4).

Mais, la violence offre d’autres formes de plus-values, plus inattendues. Il arrive que l’auteur d’un acte de violence accède à la culpabilité (5) et qu’il entre dans un processus de réparation.

Il arrive qu’un acte de violence permette une prise de conscience collective de l’injustice d’une situation et que cet acte soit perçu comme un appel lumineux qui oblige à penser, libère la parole et ouvre la possibilité de changer la réalité. Il arrive que la répétition d’un même type d’acte d’agression par un sujet, permette au professionnel de faire un lien entre l’acte posé par un individu et un vécu traumatique et ouvre ainsi un espace d’interprétation sur le sens de ces actes d’agression (6).

La violence, par sa logique d’excès, doit ramener le professionnel à une certaine modestie. Plutôt que d’espérer la contrôler, il gagne à viser une « réduction des risques », une « réduction des dommages », une prévention de l’exacerbation des violences. Il est vain d’espérer pouvoir contrôler tous les facteurs susceptibles d’engendrer de la violence. Il doit aussi, quand la prévention échoue, rester attentif à la possibilité d’une « post-vention », c’est-à-dire se saisir des possibilités de réparation ou de tirer des leçons.

E. La métaphore du « capitaliste » de la violence

Le capitaliste est celui qui touche la plus-value du procès de production, celui a qui profite la production. Il peut être présent dans l’espace de production, à la manière d’un patron, ou tout ignorer de la production, à la manière du rentier ou du spéculateur.

De même les pervers savent se placer en bout de chaîne et capitaliser la violence. Le pervers ne se mêle pas à l’empoignade, mais il l’a suscite et en tire bénéfice. Sa présence est presque invisible. Il compte dessus, car plus la confusion règne, plus son pouvoir s’accroît. Son jeu est mortifère : ceux qui sont aux prises avec lui, ne peuvent l’atteindre, car il refuse la confrontation, et fera passer pour paranoïaque celui qui l’incrimine. Il y a des violences visibles qui attirent notre attention et des violences latentes, quasi invisibles, sans protagoniste agissant à visage découvert. Elles sont aussi destructrices – si ce n’est plus - que la violence manifeste du voyou.

Le professionnel doit avoir une vigilance égale vis-à-vis des violences « manifestes et bruyantes » et des violences « latentes et silencieuses. » C’est-à-dire, considérer non seulement les violences « latentes et invisibles » que subit son public, mais aussi celles qu’il subit lui-même. Le professionnel du social, de l’éducatif et du sanitaire ne doit pas perdre de vue que le néolibéralisme, dans son expression la plus radicale, désavoue son travail auprès des plus vulnérables qui est dénigré comme une forme « d’assistanat » qui entretient les « gueux » [Cordonnier, 2000] dans une misère dans laquelle ils se complairaient allègrement ! 

Il ne doit pas perdre de vue que pour une fraction de la classe dirigeante, les disfonctionnements des services sociaux, éducatifs et sanitaires sont presque souhaitables.

 

Conclusion

Cette formation sur quatre journées, nous l’avons élaborée avec les professionnels de Seine-Saint-Denis qui nous ont accordé leur confiance.

Nous l’avons systématiquement « dispensée » avec l’intention de rendre hommage à leur engagement sur des terrains difficiles, auprès des plus précaires et des plus vulnérables.

Le travail de première ligne devient de plus en plus difficile, notamment en raison du sentiment d’abandon social qui gagne une part grandissante de la population.

Répondre aux difficultés de ces publics exige du professionnalisme, une grande technicité. Mais aussi une professionnalité, c’est-à-dire un entremêlement des compétences professionnelles avec des compétences et ressources personnelles, sans lequel on ne reconquiert pas la confiance nécessaire à un travail efficace avec ces publics.

Notes et bibliographie
Notes
  
(1) Ces mécanismes de projection ont été étudiés par Freud, qui met en parallèle les projections négatives liées au sentiment de haine et les projections positives liées au sentiment amoureux (Introduction à la psychanalyse, ch. 26, Payot, Paris, 1965, pp. 404s). L’haineux projetterait sur autrui ce qu’il hait de lui-même, de même que l’amant projetterais sur autrui les qualités qu’il aimerait avoir pour lui-même, et qui lui permettrait de s’aimer pleinement (voir Psychologie des foules et analyse du moi, ch 8, in Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 2005, pp. 197-199). Freud analyse selon le même principe le sentiment de jalousie (Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité, in Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 2008).

(2) La notion d'identification à l'agresseur a été principalement identifiée chez le petit enfant (voir notamment, Sandor Ferenczi, Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, PBP, Payot, Paris, 2008). Ici, nous parlons d'adultes, il n'est pas question d'identification "directe" à l'agresseur, mais de l'écho que produit en nous l'agresseur et de sa capacité à réveiller en nous des identifications primitives à d’autres agresseurs.

(3) La notion de professionnalité permet d'interroger l'ensemble des compétences professionnelles mobilisées dans l'exercice d'une profession, sous le double point de vue de l'activité et de l'identité. Elle permet de comprendre comment se combinent, dans la pratique du métier considéré, les savoirs, les expériences, les relations, les contraintes..., que ces éléments de la pratique soient professionnels ou personnels ; elle est le lieu du savant équilibre entre les dimensions cognitives, institutionnelles, organisationnelles voire militantes et celles personnelles, subjectives engagées dans l'activité considérée. La notion de professionnalité permet donc d'insister sur les ressources, les attaches internes ou externes au monde professionnel qui contribuent à construire la compétence professionnelle, laquelle est indissociable a) des normes professionnelles auxquels les agents se réfèrent pour juger de la qualité et du sens de leur travail, b) des ressources dont ils disposent pour en assurer la réalisation et c) des situations concrètes d'action dans lesquelles ils sont pratiquement engagés.

(4) La question de la rivalité mimétique a surtout été développé par René Girard [1972, pp. 216-217], mais Freud [Psy. vie. Amour, 2005, p. 48] l'avait aperçu en observe « que la même femme peut d’abord passer inaperçue ou même être dédaignée aussi longtemps qu’elle n’appartient à personne, tandis qu’elle devient l’objet d’une passion amoureuse aussitôt qu’elle entre une relation désignée avec un homme ». Lacan reprendra cette question en posant que « le désir de l'homme trouve son sens dans le désir de l'autre... parce que son premier objet est d'être reconnu par l'autre », l'autre étant, ici, le père [1966]. Lacan soutient que le désir est toujours métonymique, en se construisant toujours comme un écho du désir de l'autre [2004].

(5) Mélanie Klein (L'amour, la culpabilité et le besoin de réparation) affirme l’importance capitale du processus d’identification (capacité à s’identifier à autrui, à se mettre à sa place) dans la naissance du regret et du besoin de réparer. La culpabilité joue donc un rôle essentiel dans la structuration de la relation à autrui. Freud (Totem et tabou) suppose que la naissance de la société coïncide avec l’apparition du sentiment de culpabilité chez les fils qui ont massacré le Père tout puissant qui dirigeait la « horde primitive ». Pour Donald Winnicott (Agressivité, culpabilité et réparation), paradoxalement, c'est « le sentiment de culpabilité permet à l’individu d’être méchant », et donc d’assumer et de domestiquer ses pulsions destructrices, puisqu’il sait qu’il pourra réparer les tords éventuels qu’il peut causer, de proportionner sa destructivité à ce qu'il peut réparer.

(6) Ce qui nous renvoi à la question de « l’acting out ». La notion d’acting out permet d’entrevoir que l’agresseur, par sa manière même d’agresser, raconte quelque chose sur ce qu’il a lui-même subit. L’acting-out vient donc à la place d’un souvenir, plus ou moins refoulé. L’acting out est une représentation qui « s’adresse » à un autre : celui qui agit attend, plus ou moins consciemment, que l’autre comprenne pourquoi il fait ce genre de chose, même si lui-même ne sait pas bien pourquoi il agit comme ça. C’est un appel à l’aide et à l’interprétation.
 
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Un cheminement entre protection de l'enfance et société qui cherche à se protéger des jeunes : adolescents en danger ou adolescents dangereux

UN CHEMINEMENT ENTRE PROTECTION DE L'ENFANCE ET SOCIÉTÉ QUI CHERCHE À SE PROTÉGER DES JEUNES :
ADOLESCENTS EN DANGER OU ADOLESCENTS DANGEREUX
Par Christian GUILLAUMEY

Colloque Répondre à la souffrance psychique des jeunes du 08/12/2006
NewsLetter N°1, février 2007
 
Perspective historique
Le questionnement, qui est le mien et que je voudrais partager avec vous ce matin, porte sur mon expérience professionnelle en prévention spécialisée. Il s'agit d'essayer de comprendre ce qui a conduit une société comme la nôtre à évoluer aussi radicalement à l'égard des jeunes.
Dans un premier temps, à partir de l'histoire du social depuis le début du siècle dernier, j'analyserai rapidement l'évolution de la protection sociale. Dans un deuxième temps, il s'agira de comprendre les glissements qui ont modifié le regard de la société sur les difficultés des jeunes.
 

Enfin à partir de l'actualité des débats, il conviendra de mesurer les enjeux d'une radicalisation de notre société. Je terminerai mon propos sur un essai de mise en perspective de toutes ces questions.


Pour essayer de comprendre la structuration de la Protection de l'Enfance je vais revenir sur les fondements du siècle dernier. C'est bien la fonction et l'usage de l'histoire. Elle ne donne pas de leçon, ne propose pas de solution ; elle offre seulement un peu plus d'intelligibilité au présent.

XIXe siècle : Naissance de l'Apache
" A l'inverse du processus de dilution sociale du crime repéré dans les années 1825-1845, les représentations dominantes de la fin du siècle tendent également à réinscrire la société délinquante dans un cadre plus circonscrit et professionnalisé (" l'armée du crime ")…, phénomène d'autant plus net qu'il coïncide avec des problématiques mises à jour par la " science criminelle " (notamment l'invention du récidivisme, que précipitent les usages statistiques et les perfectionnements de l'appareil répressif) et qu'il recoupe le souci républicain d'intégration et donc de décriminalisation du monde ouvrier. …L'Apache qui surgit vers 1900, synthétise ces appréhensions. Membre d'une tribu que l'on sait rebelle, sauvage et inassimilable, il justifie les stratégies d'élimination mise en œuvre (relégation, bagne, échafaud) au moment où les autres peuplades sauvages, entendons les " bons ouvriers " sont en voie d'intégration.
 

Enfin, ce mode renouvelé de représentation notamment journalistique, accentue la constitution d'une conscience sécuritaire et son appropriation par tout le corps social. " Cette citation de Dominique KALIFA, en changeant quelques termes et dates pourrait facilement se décliner dans notre société d'aujourd'hui.
" L'inculpation qui amène le plus d'enfants à la barre des tribunaux correctionnels est celle de vagabondage : sur 2102 mineurs de 16 ans arrêtés à Paris au cours de l'année 1890, 855 étaient des vagabonds. " écrivait déjà Henri NOLLET dans son livre Les enfants en prison. Comment ne pas faire le parallèle avec les questions de jeunesse qui nous occupent actuellement.


Dans ce contexte d'une prise en compte d'une jeunesse délinquante, le vingtième siècle est traversé par une succession de textes de loi.

XXe siècle : naissance d'un arsenal juridique
Tout d'abord, la loi du 21 juillet 1912 avait marqué une étape considérable dans l'évolution du droit pénal des mineurs en substituant à leur égard des mesures éducatives et de relèvement à la réponse pénale classique. Cette loi posait un principe absolu d'irresponsabilité au dessous de 13 ans, et invitait les juridictions à se pencher sur la question du discernement pour les mineurs plus âgés. Elle favorisait, par ailleurs, un premier tri entre les mineurs relevant du régime pénal et ceux pour lesquels ne pouvait être envisagée qu'une intervention d'ordre strictement éducatif.

La loi du 24 mars 1921 instituait un délit de vagabondage spécifique à l'égard des mineurs. Ces mineurs échappaient à la prison au dessous de l'âge de 16 ans. Les mineurs pouvaient bénéficier de l'ensemble des mesures éducatives à disposition du tribunal pour enfants.
Dés 1937, César Campinchi a jeté les bases d'un système complet de protection judiciaire de la jeunesse. L'accent était mis sur l'importance de l'observation du mineur, sur l'aménagement de centre de triage (au point de vue physique, intellectuel et moral) et une professionnalisation accrue des intervenants éducatifs.
Les Ordonnances de 1945

Je voudrais citer quelques extraits de l'exposé des motifs de l'Ordonnance de 1945 qui est très décriée actuellement :

 

" Il est peu de problèmes aussi graves que ceux qui concernent la protection de l'enfance, et parmi eux, ceux qui ont trait au sort de l'enfance traduite en justice. …/...C'est là l'objet de la présente ordonnance, qui, tout en respectant l'esprit de notre droit pénal, accentue en faveur de l'enfance délinquante le régime de protection qui inspire par tradition la législation française. Elle vise, en abrogeant la loi du 22 juillet 1912 sur les tribunaux pour enfants et la liberté surveillée, comme aussi les textes ultérieurs, et notamment la loi du 22 juillet 1942, à présenter dans un document d'ensemble une mise au point des réformes justifiées par l'expérience…/…

Il n'en reste pas moins que le juge des enfants devra procéder à une enquête approfondie sur le compte du mineur, notamment sur la situation matérielle et morale de la famille, sur le caractère et les antécédents de l'enfant, car ce qu'il importe de connaître c'est bien plus que le fait matériel reproché au mineur, sa véritable personnalité, qui conditionnera les mesures à prendre dans son intérêt. Et pour ce faire, le juge des enfants, comme également le juge d'instruction, lorsqu'il sera saisi, aura recours de préférence aux services sociaux spécialisés existants auprès des tribunaux pour enfants ou aux personnes titulaires d'un diplôme de service social. L'enquête sociale elle-même sera complétée par un examen médical et médico psychologique, sur l'importance duquel il n'est point nécessaire d'insister.

Des révoltes de la jeunesse à la naissance de la question " urbaine "
Depuis 1945, la Protection de l'Enfance s'est développée de façon considérable, par la création et le développement des services sociaux en milieu ouvert et la fermeture des maisons dite de redressement. Le texte d'origine a fait l'objet de plus de quarante modifications.
A la fin des années 1950, l'attention du public est violemment attirée par l'activité de certaines bandes de jeunes ("blousons noirs"). La bande existe à partir de son territoire (centres villes, faubourg) et de ses activités délinquantes (vols, bagarres, vandalisme,...). En 1959, il a été même question d'un "été chaud" dit "été des blousons noirs" pour désigner les tensions vécues dans les villes.
" Au début des années soixante, dans une France catholique, gaulliste et communiste, dans une société où la plupart des parents n'ont pas connu de jeunesse au sens moderne, ou pour lesquels les liens des générations n'a pas été celui de la jeunesse, la montée d'une culture jeune s'effectue dans un climat de conflit de générations. Le monde des vieux paraît vieux et celui des jeunes semble étranger tant par les goûts musicaux, les modes vestimentaires que par la volonté d'échapper au contrôle serré des familles. " " Les quartiers d'exil " François Dubet, Didier Lapeyronnie,.
 

L'État était soucieux d'enrayer ce phénomène de jeunesse qui survenait en même temps que se développait, au delà de la Méditerranée, un conflit qui divisait l'opinion française. .C'est, de cette façon, que s'est développé la Prévention Spécialisée.


Les événements de mai 1968 renvoient l'image d'une jeunesse différente qui pose les fondements d'un changement de société.
En même temps que s'installe la "crise" en France fin des années 1970, émergent des revendications de jeunesse avec comme théâtre de prédilection le milieu urbain. Ville et jeunesse vont donc marquer l'entrée dans un débat social nouveau.


C'est à la fin des années 1970 que vont apparaître les premiers dispositifs, de ce qui se nomme aujourd'hui communément " politique de la ville ". Le plan Habitat et Vie Sociale (H.V.S)sera proposé en 1977 avec comme objectif la réhabilitation des cités qui se sont dégradées. La partie sociale ne sera pas réellement reprise dans ce programme parce que difficile à mettre en œuvre, mais aussi par manque de partenariat sur le terrain.

L'insertion et le sécuritaire

L'insertion sous la forme d'un dispositif:
Les premières mesures en faveur de l'insertion des jeunes ont été proposées en 1977 par le Gouvernement de M Raymond BARRE, sous la forme d'un dispositif appelé "Pacte pour l'emploi".


Les équipes de prévention ont souvent été sollicitées dans cette dynamique de propositions d'insertion en fonction des initiatives innovantes qu'elles avaient menées mais aussi de leurs capacités d'adaptation par rapport à un public en difficulté.

Le sécuritaire et le social :
Le discours sécuritaire, à l'œuvre à la fin des années 1970 va trouver un point d'orgue en 1978 par le vote de la loi "Sécurité liberté" proposée par Alain PEYREFITTE.

 

Ce texte mobilise de l'hostilité dans le secteur social et les professionnels n'hésitent pas à descendre dans la rue pour s'opposer à cette loi.

Durant les années 1970, la prévention spécialisée va devoir s'expliquer sur son positionnement avec les jeunes. Des problèmes vont apparaître entre les éducateurs et la police concernant le point délicat de l'anonymat au regard de la non dénonciation des jeunes auteurs de délits. Cette difficulté de compréhension entre police et acteurs de prévention spécialisée a été telle que des affaires ont été jugées devant les tribunaux.
Il faudra attendre la mise en place des concertations dans le cadre des Conseils Communaux de Prévention de la Délinquance (C.C.P.D.) pour que les rapports entre la police et les associations de Prévention Spécialisée retrouve une certaine sérénité.

La ville au cœur des préoccupations

Les années 1980 vont être celles de la "Ville", autant du fait des événements qui vont faire émerger les difficultés des quartiers que de la mise en place de dispositifs destinés à corriger ces problèmes. En 1981, un rapport de Hubert DUBEDOUT : " Ensemble refaire la ville" va introduire l'idée d'un changement possible dans la gestion municipale. A partir de son expérience de maire de Grenoble, Monsieur DUBEDOUT propose de considérer autrement le développement social des villes en insistant notamment sur la nécessité d'un partenariat associatif comme point d'appui.


Le 10 mai 1981, François MITTERRAND est élu à la Présidence de la République, cette élection trouve une résonance forte dans le travail social même si rapidement le sentiment général va se traduire par une déception quant aux changements proposés dans le secteur.

 

 

En juin et juillet 1981, des événements d'une extrême violence, survenus dans le quartier des Minguettes à Lyon, révéleront des problèmes nouveaux concernant les jeunes.
Les "rodéos" voitures, qui se multiplient devant des médias complaisants, deviennent vite le symbole de ces événements. Ils mettent en scène des jeunes, principalement issus de l'immigration, au cours d'affrontements avec la police dans une violence "spectacle".

Cette jeunesse des "banlieues" montre un nouveau visage à l'image des populations qui habitaient les quartiers. L'émergence de la "deuxième génération" sera encore plus présente dans la "marche pour l'égalité et contre le racisme" en 1983, qui fait suite aux événements de Minguettes. Il s'agit pour des jeunes de Lyon de rejoindre symboliquement Paris pour faire connaître leurs difficultés. Les jeunes issus de l'immigration s'invite sur le terrain de la revendication par des actions médiatiques.

Le rapport Bonnemaison
Au niveau de l'Etat, la violence des jeunes des quartiers va susciter beaucoup d'inquiétudes et de perplexité. Une étude va être commanditée à M. Gilbert BONNEMAISON au titre de la commission des maires de France sur la sécurité. Cette étude aboutira en 1982 à la rédaction d'un rapport :
"Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité "
Les propositions de ce rapport concernent la mise en place des opérations "Prévention Eté" avec le soutien de Gilbert TRIGANO. L'idée était simple il s'agissait de proposer des activités de loisirs en emmenant des jeunes de la ville dans des villages de toiles avec un encadrement assuré par des C.R.S.
 

Une autre proposition du rapport a été de créer les conseils communaux de Prévention de la Délinquance (CCPD). Ces instances regroupaient pour la première fois un ensemble d'acteurs: Police, Justice, Social, Élus, Education Nationale.


En 1982 également, le rapport de M. Bertrand SCHWARTZ portant sur l'insertion des jeunes servira de lancement des Missions Locales.
Pendant près de dix ans vont se développer nombre de dispositifs sous couvert de la Politique de la Ville mais aussi dans le cadre de l'insertion et de la lutte contre la précarité (RMI)

Les limites des dispositifs au regard des événements:
Le 6 octobre 1990, dans le quartier du Mas du Taureau, à Vaulx-en-Velin, la mort d'un jeune à moto, causée par une intervention policière, va déclencher une émeute urbaine qui s'étendra à d'autres villes. " La nouvelle de la mort de THOMAS Claudio court à Vaulx-en-Velin. En quelques heures, le quartier est en émoi. Des jeunes gens armés de pierres, de cocktails Molotov, de fusils, de pistolets à Grenailles et des voitures folles défoncent les vitrines et pillent les magasins. Des véhicules sont lancés à toute allure contre les forces de l'ordre. D'autres brûlent. Des lieux publics, comme la salle de réunion de la bibliothèque municipale, sont mis à sac. Les jeunes des Minguettes et de Villeurbanne rejoignent Vaulx-en-Velin et les émeutes durent trois jours. Les jeunes s'acharnent contre la place Guy MOCQUET, phare de l'opération de développement social, fierté de la ZUP. Le coût des dégâts est estimé à 25 millions ". (" Violence urbaine " Christian Bachmann, Nicole Leguenne, Ed Albin Michel, Paris, 1996) Cela quinze jours seulement après l'inauguration de la place Guy MOCQUET avec un mur
 
d'escalade symbole d'une logique d'accès au sport moderne dans les quartiers).

 

Les responsables politiques sont atterrés par cet événement qui montre les limites de l'intervention publique appuyée sur des dispositifs. La suite des événements va encore amplifier cette revendication des jeunes, avec des effets dévastateurs auprès de l'opinion publique.
" Les incidents se multiplient bientôt dans toute la France. Un mois après Vaulx-en-Velin, le Val d'argent, à Argenteuil, fait parler de lui. Les grandes surfaces sont dans le collimateur.
Même le centre ville est menacé, quand les banlieusards sont maîtres du pavé. Le 12 novembre 1990, 10 000 étudiants et lycéens protestent dans les rues de la capitale contre les projets du ministre de l'Education Nationale Lionel JOSPIN. Pendant la manifestation, des éléments incontrôlés, descendus, masqués, de leurs banlieues, font exploser les vitrines de magasins de Montparnasse, sous l'œil ahuri des caméras, et pillent des magasins de sport. " (cité in " Violence urbaines, op.cit)
La crise du travail social

La violence recouvre un nouveau visage et surtout elle s'étend au centre des villes.


Ce que les décideurs pensaient avoir circonscrit dans les quartiers se retrouve partout et surtout concerne la jeunesse dans son ensemble. La stigmatisation, voulue par certains courants politiques, ne tient pas. Les travailleurs sociaux commencent à s'exprimer pour faire entendre leurs positions et leur volonté de maintenir un travail de présence auprès des jeunes, basé sur l'écoute et la disponibilité.


Cette question de l'urgence des banlieues se développe et devient même centrale lors des élections présidentielles de 1995 et surtout de 2002. L'électrochoc du 21 avril 2002, montre que la société réagit de façon extrême à la surmédiatisation de la violence et du crime.

 
L'enjeu est maintenant suffisamment important pour faire apparaître une scission entre le modèle d'action sociale à l'œuvre dans le cadre de la protection de l'enfance et des dispositifs de plus en plus prégnants de prévention de la délinquance.
Le discours se radicalise pour faire du soit disant échec du travail social les fondements des politiques de sécurité ou plutôt sécuritaires.
Cette inversion de tendance, s'est construite petit à petit. Les travailleurs sociaux des années 1970 disaient travailler à leur propre disparition. Ils établissaient leurs actions dans une logique de retrait à partir du moment où les situations seraient traitées. Cet horizon ne s'est pas rapproché.
Mais cela s'est réalisée : le travail social a disparu en tant que profession unifiée occupant une position charnière entre la marge et la norme.
Le triomphe du " dispositif " sur l'intervention sociale

Les dispositifs ont complexifié les effets du travail social, tout d'abord au travers des effets de la politique de la ville et ensuite dans les politiques de prévention de la délinquance.
Au commencement, il y avait les politiques sociales fondées sur une dynamique de société ouverte avec une logique d'intégration forte. L'action sociale dépendait d'un ministère important et était mise en œuvre par des acteurs sociaux qualifiés dans le cadre des métiers canoniques.


Les politiques de la ville ont été mise en place, au début des années 1980, pour répondre à des besoins nouveaux de traitement des questions urbaines. De nouveaux termes sont apparus : opérations, zones, territoires, diagnostics, partenariat…. Pour se mouvoir dans cette jungle de dispositifs qui s'empilaient les uns sur les autres ou plus souvent les uns à coté des autres, une myriade de nouveaux métiers sont apparus sous le vocable de : " métiers de la ville ".

 

Tous ces nouveaux métiers étaient confiés en réalité à des opérateurs embauchés par des collectivités territoriales. Dans cette réorganisation de l'urbain en temps que question sociale, force est de constater qu'il devenait très difficile de distinguer l'action sociale des dispositifs sociaux. Autre élément important de cette évolution, c'est l'émergence d'un acteur de proximité à savoir le maire, il suffit pour cela de se rappeler à qui avaient été confié les rapports préparant à ces dispositifs (Dubedout, Bonnemaison, Sueur,…).


Une opposition est apparue entre les missions d'action sociale fondées sur des relations éducatives nécessitant du temps et des opérations limitées dans le temps et l'espace qui se basent sur une obligation de résultats. L'"acteur" ne partage pas les préoccupations de l'"opérateur" et vis versa. Le partenariat qui se développe à partir de ces dispositifs entretient largement cette opposition voire la renforce.

Le triomphe du sécuritaire sur l'action éducative
Les dispositifs de politique de la ville favorisent l'émergence de la prévention de la délinquance qui petit à petit devient centrale et s'impose comme moyen unique de traitement social dans les quartiers et dans les villes.
Les conseils communaux de Prévention de la Délinquance avaient donné une place nouvelle au maire confirmée et renforcée dans les Conseils Locaux de la Prévention de la Délinquance (cf. circulaire du 17 juillet 2002)
La loi de prévention de la délinquance va plus loin et confirme la centralité du maire comme responsable à l'échelle de sa ville des difficultés sociales et de la délinquance.
Il convient de s'arrêter quelques instants sur le Rapport Bénisti présenté en octobre 2004. Ce rapport est truffé de jugement de valeurs sur les obligations d'assimilation des personnes dans la société fondée sur le langage et sur une stigmatisation des comportements délinquants.
 

Même si ses thèses ont suscité de vives réactions au départ, il s'est imposé comme une référence lors des événements de novembre 2005 pour finalement servir de fondement à la loi de prévention de la délinquance.


La préparation de la loi de prévention de la délinquance a été longue, mais constante dans sa volonté de mettre au pas les acteurs sociaux, indépendamment de leurs missions avec des terminologies nouvelles telles que secret partagé, échange d'information. L'échange d'information au service du maire parait fondamental pour les concepteurs de la loi mais semble beaucoup plus difficile à prendre en compte par les maires eux même. Tout est fait comme si les dynamiques de réseau n'existaient pas ou mieux encore s'il fallait les contrôler lorsqu'elles existent.

Le projet de loi de " prévention de la délinquance " :
confusion entre prévention de la délinquance et aide sociale à l'enfance

La prévention de la délinquance intègre l'Aide Sociale à l'Enfance (code de l'Action Sociale et des Familles Art. L 121-2). Mais la question que je me pose c'est de savoir si ce ne serait pas plutôt l'Aide Sociale à l'Enfance qui se met au service de la prévention de la délinquance.
Le maire devient l'acteur central de la prévention avec des délégations de compétences d'action sociale, ce qui vient contredire le positionnement, de 2004, des départements comme les chefs de file du social.
Le social est tenu responsable donc coupable de n'avoir su empêcher les difficultés dans les villes. Pour s'en convaincre les politiques n'hésitent pas à prendre à témoin l'ensemble de la société en partant de l'exemplarité d'actes de violences ou de problématiques sociales mal traités par différents services.
 

Les politiques fondent leurs propositions sur l'obligation de se protéger des fauteurs de troubles, qu'ils désignent sous des vocables moins soft que cela. Le ministre de l'intérieur n'hésite pas à dire et à écrire que " la sanction est premier outil de prévention ".

Dans la pensée de la loi, les parents sont coupables de n'avoir su éduquer leurs enfants, ils vont devoir en répondre devant un Conseil pour les Droits et devoirs des familles.


En conclusion, il semble de plus en plus évident que la Protection de l'Enfance s'est transformée en protection contre les mineurs. La protection devient un instrument d'ordre public.

Renouer une relation de confiance avec la jeunesse
Hésiode écrivait au VIIIeme siècle avant JC : " la jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible " et un éducateur, dont les propos étaient repris par la commission d'enquête du Sénat sur la délinquance des mineurs, disait : " Nous avons peur de nos jeunes, maintenant ".
Faut il en temps que travailleurs sociaux ou acteurs sociaux se mettre à avoir peur des jeunes au point de se résigner à rentrer dans les dispositifs sans marquer notre différence. En effet, qui pourra rester au contact des jeunes en établissant une relation de confiance si nous devenons les opérateurs au service d'élus municipaux plus souvent soucieux d'une paix sociale garante de leur réélection que d'une réelle prise en compte des difficultés sociales des personnes. Les résistants ont œuvré pour l'ordonnance de 1945, les travailleurs sociaux d'aujourd'hui mais surtout de demain devront sans doute entrer en résistance pour que soit respecter le Contrat social qui leur permet de placer l'Educatif au cœur de leur mission.
Les professionnels de la protection (juges, travailleurs sociaux, intervenants en santé mentale…) sont-ils condamnés à s'adapter à un nouvel ordre social ou à disparaître ?
 

Si les acteurs sociaux ne sont plus en mesure d'agir aux limites des fonctionnements institutionnels pour essayer de toujours permettre une passerelle entre la marge et la norme, le risque, c'est de voir s'installer d'autres réponses issues du caritatif ou du communautaire se plaçant comme les derniers remparts d'une société défaillante.


Elisabeth Chauvet, juge des enfants à Montpellier écrivait :
" Les jeunes rencontrés, au quotidien, dans le secteur social et médico-social apportent, si besoin en était, la preuve que les changements qu'ils opèrent pour eux-mêmes et pour ceux qui les accompagnent représentent une richesse pour toute la société. "


Une société, qui choisit l'évitement de sa jeunesse, est une société qui se prive d'un avenir social harmonieux. Il convient de ne pas se laisser porter par une idée majoritaire qui s'imposerait à tous sans possibilité de retour. Même s'il faut être à contre courant, je ne pense pas que nos missions doivent se conduire dans le sens du vent mais davantage dans l'intérêt des personnes dont nous avons la charge.

Prévenir la violence entre usagers et professionnels de première ligne 1/2

PRÉVENIR LA VIOLENCE ENTRE USAGERS ET PROFESSIONNELS DE PREMIÈRE LIGNE 1/2
Réflexion à partir d’expériences formatives auprès de professionnels de la Seine-Saint-Denis

Emmanuel Meunier, chef de projet à la MDPCR, Conseil Général de la Seine-Saint-Denis.
Martin Bakero Carrasco, Univ Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, CRPMS, EA 3522, 75013, Paris, France ; Univ Diego Portales, Magister de Psicoanalisis, Santiago, Chile
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Sommaire de la 1ere partie

Contexte de mise en place d’une formation sur la prévention des situations de violences.

I. Développer une habileté à communiquer en équipe sur les situations de violence

1. Lever des obstacles à l’échange sur les situations de violence : surmonter les effets de censures

A. Le « pacte de dénégation »

B. La dégradation du langage

C. L’invasion de l’imaginaire par les fantasmes qu’inspire la « perversion »

2. Développer une habileté à échanger sur les situations de violence, mais sans fétichiser les mots

A. Le Lexique : les mots forment une palette de couleurs

B. Avoir un rapport créatif au langage

C. Développer la confiance mutuelle

Contexte de mise en place d’une formation sur la prévention des situations de violences

La Mission départementale de prévention des conduites à risque de Seine-Saint-Denis (MDPCR) est un centre de ressource dont le rôle est de venir en appui aux professionnels du social, de l’éducatif et du secteur sanitaire du département lorsqu’ils sont en difficultés face aux conduites à risque de leurs publics. La notion de conduites à risque permet de penser un champ mitoyen à celui de la protection de l’enfance, où le sujet est moins mis en danger par son environnement, qu’auteur, dans un contexte de vulnérabilités sociales et psychoaffectives, de mises en danger de soi par des pratiques à risques, des conduites auto et/ou hétéro agressives et/ou des conduites de rupture avec leur environnement. La MDPCR propose sur ces thématiques des formations, des outils de prévention ainsi que des appuis aux expériences innovantes.

Parmi les demandes adressées par les professionnels de terrain, celle de la prévention des situations de violence, revient fréquemment, d’où la mise en place d’un module de quatre jours de formation, qui a été élaborée par Martin Bakero Carrasco, psychologue et psychanalyste, et Emmanuel Meunier, chef de projet à la MDPCR. Cette formation a été intitulée : « Lexique de la violence, des maux aux mots, de l’interdire à l’entre-dire. »

L’objectif de la formation « Lexique de la violence, des maux aux mots, de l’interdire à l’entre-dire » est de réassurer les professionnels en les aidant à prendre conscience des compétences qu’ils mettent déjà en œuvre, au quotidien, pour contenir les violences. 

Il s'agit aussi de les aider à développer une intelligence collective pour que les équipes deviennent porteuses de stratégies de prévention. Cette intelligence collective suppose une habileté à dialoguer et à échanger sur les situations de violence, d’où une place particulière accordée à la question du langage au cours de la formation. Toutefois, bien d’autres compétences entrent en jeu dans la prévention des situations de violence, en telles sortes que la formation valorise des postures professionnelles individuelles et collectives qui ont des effets d’apaisement.

Une cinquantaine de stagiaires ont participé à trois ateliers. Les outils de formations ont été évalués avec les participants et réajustés à partir de leurs observations, en telle sorte qu'a émergée une démarche formative où les apports théoriques ont été ponctués de travaux ludiques, collectifs et participatifs.

A la recherche de métaphores qui permettent, sans le figer, de synthétiser notre propos, nous avons été amenés, peu à peu, à élaborer une métaphore inspirée par l'œuvre de Karl Marx et que nous avons intitulée la métaphore du « capital de violence », que nous présentons dans la dernière partie de l'article. 

I. Développer une habileté à communiquer en équipe sur les situations de violence

1. Lever des obstacles à l’échange sur les situations de violence : surmonter les effets de censures

Notre premier constat fut celui d’une difficulté des professionnels à parler des situations de violence qu’ils subissaient au sein de l’espace de travail, et nos échanges avec les stagiaires nous ont conduit à repérer trois effets de censure de natures différentes.

A. Le « pacte de dénégation »

Le premier effet de censure peut être rapporté à un « pacte de dénégation » [Kaes, 1976], c’est-à-dire un silence partagé nécessaire au maintien de l’unité du collectif de professionnel. Comme l’affirme un proverbe anglais, « on ne parle pas de sexe et de politique à table pendant les dîner de famille » ou bien encore, on n’évoque jamais la liaison du Directeur avec sa secrétaire… Il est des faits bien connus de tous au sein des groupes, mais que chaque membre passe sous silence, d’une part, pour protéger la cohésion du groupe et, d’autre part, pour s’affirmer à la bonne intégration au groupe.

Le problème, ici, est que les actes de violence peuvent être intégrés au « pacte de dénégation ».

 

Dans ce cas, chacun s’emploie à les relativiser ou même à les dénier, notamment parce que la survenue de la survenue de la violence affecte la bonne image que le groupe de professionnels a de lui-même : si nous sommes de « bons professionnels », « compétents », ce genre de chose n’arrive jamais ! A moins qu’il y ait, de l’avis général, un « mauvais professionnel », un incompétent, qui génère justement ce type d’évènement. La crainte d’évoquer ces faits s’organise autour de la peur des agressés d’être perçus comme incompétents, par la crainte de ceux qui ne le sont pas d’être suspectés d’entretenir des liens de connivence déloyaux avec le public, par la crainte de mettre au jour des dysfonctionnements du service, de provoquer un clivage entre professionnels qui ne partageraient pas la même analyse des phénomènes de violence ou de tendre les relations avec une hiérarchie qui craint d’être mise en cause pour n’avoir pas donné à son personnel les moyens suffisants pour endiguer la violence... Au travail, il peut y avoir une multitude de « bonnes » raisons d’éviter à éluder la question.

B. La dégradation du langage

Un second effet de censure est produit par un effet de dégradation de l’usage de la langue. Victor Klemperer, dans son « LTI, la langue du IIIe Reich » [1947] et George Orwell, inventeur de la « novlangue » dans son roman « 1984 » [1949], montrent que l’on peut censurer sans couper la parole et sans caviarder les textes : il faut pour cela dégrader la langue pour faire en sorte qu’elle ne permette plus aux individus de communiquer efficacement, de se comprendre et de décrire subtilement les faits et les ressentis. Parmi les stratégies de dégradation de la l’usage de langue, l’euphémisation tient une place de choix. On déniera l’existence même de la violence, en parlant de « stress au travail », pour sous-entendre que le problème vient du professionnel qui ne sait pas gérer son stress. Où on la requalifiera avec des terminologies issue de jargons juridiques ou « psy » (incivilité, troubles du comportement) qui ont pour effet de convaincre le professionnel de terrain qu’il n’est pas qualifié pour penser les situations de violence qu’il rencontre.   Mais nous avons été surtout frappés par la prégnance d’une sorte de « novlangue » caractérisée par l’usage inflationniste du mot « violence. » Et cela, alors même qu’il existe dans la langue française des centaines de mots pour parler subtilement de la violence. Ce que nous avons pris le temps de vérifier en rédigeant un « Lexique de la violence » - que nous mettons à disposition des stagiaires de la formation - et qui contient plusieurs centaines de mots, commentées et analysées, parmi lesquelles :

Abuser, Affrontement, Autoritarisme, Bouc émissaire, Chahut, Colère, Combativité, Conflit, Cruauté, Culpabiliser, Défier, Destructivité, Dominer, Exclure, Fureur, Grossièreté, Haine, Harceler, Humilier, Indifférence, Insolence, Intimider, Lyncher, Manipuler, Mépriser, Provocation, Racisme, Révolte, Rivalité, Sadisme, Stigmatiser, Transgresser, Venger, Violence institutionnelle, Xénophobie, Zizanie...

Quel est le sens de cette dégradation dans l’usage de langue ? Quand on s’efforce de nommer subtilement les processus à l’œuvre dans une situation de violence concrète, quand on use des ressources qu’offre la langue... nous redécouvrons « l’humain. » Dans une situation de violence il y a des sentiments, des émotions, des souffrances, des rapports de forces, des rapports de dominations, des emballements... L’usage inflationniste du mot « violence » a pour effet d’abraser cette part « humaine » (même si cette part « humaine » n’est pas la meilleur part de l’homme) inhérente aux situations de violence. On découvre alors que le mot « violence » a une fonction analogue, dans notre société laïque, à celle du mot « mal » ou du mot « péché » dans la société théocratique : le mot « violence » désigne ce qui blesse notre représentation de l’homme, de même que le péché et le mal est ce qui déplaît à Dieu. L’usage inflationniste du mot violence nous permet de faire l’économie d’une confrontation avec cette évidence : la violence est humaine, et par conséquent, elle nous anime nous aussi.

C. L’invasion de l’imaginaire par les fantasmes qu’inspire la « perversion »

Un troisième effet de censure est lié à un effet de surinterprétations des situations de violence. Nous baignons dans un contexte culturel où l’image du « pervers » et du « psychopathe » joue un rôle croissant, comme en témoigne les séries télé qui regorgent de cadavres découpés, les romans qui citent de travers la « banalité du mal » d’Arendt [1966] pour nous faire croire à la fable du tortionnaire qui logerait en monsieur et madame « tous le monde », dans les journaux télévisés qui nous jettent au visage l’horreur du monde sans la médiatiser par une parole à même de l’analyser. Last but not least, certains discours politiques s’emploient à amplifier nos angoisses à des fins toutes électoralistes. Ce contexte culturel nous pousse à inférer des intentions cruelles et destructrices, traversées par une « jouissance », une « extase » à faire le mal, lorsque nous analysons les manifestations violentes dont nous sommes témoins. Alors même que, dans les faits, les motifs des violences sont généralement très petitement humains : il y a des gens en colère, des gens envieux, des gens indignés, des gens qui croient qu’on va les agresser et donc qui agressent, etc...

Il importe de prendre de la distance avec ce contexte culturel, en le reconnaissant comme une production sociale et historique propre à notre époque. Par le passé, lorsqu’à la fin de l’antiquité le travail esclave disparaît et que les hommes deviennent de plus en plus étroitement dépendant de la force de travail d’animaux encore mal domestiqués, la « bestialité » a émergé comme la grande figure du mal. L’imaginaire est alors envahi de loup-garou et de sorcières qui mutent en chat, et la démonologie dévoile un bestiaire peuplé de chimères infernales. A partir du XVIIIe siècle, quand les conditions matérielles d’existence rendent les hommes étroitement dépendants des machines, émerge la figure du « démiurge destructeur ». L’imaginaire se peuple alors de savants fous, tel Frankenstein et Némo, de personnages de l’ombre qui hourdissent de savantes machinations, d’extra-terrestres qui détiennent une puissance technologique absolue et de pétroleuses et d’anarchistes qui activent des machines infernales.

 

Nous dépendons de plus en plus étroitement de l’image, de la spéculation, des médias, des outils de communication ainsi que de mondes « virtuels » que nous sommes loin de maîtriser, bref, nous qui vivons dans un monde où la réalité et sa représentation se compénètrent. Dans notre monde émerge nécessairement une figure du mal qui prend la forme d’êtres doués d’un pouvoir de manipulation de nos représentations et de notre image, et qui en usent pour réaliser leurs fantasmes.

Il ne s’agit pas de nier ici l’existence des pervers et de déclarer infondée l’angoisse qu’ils nous inspirent. Après tout la « bestialité » s’est « incarnée » chez les huguenots et les catholiques qui s’entre-égorgèrent comme des moutons, dans la figure de l’Amérindien qui sera exterminé comme un nuisible ou celle de l’Africain qui sera transformé en bête de somme.

Le « démiurge destructeur » s’est « incarné », dans la guerre mécanisée, le consortium du goulag qui exploitait les zeks jusqu’à la mort, les camps-abattoirs humains des hitlériens ou encore dans la puissance destructrice d’Hiroshima.

Nous avons certainement de très bonnes raisons de craindre l’avènement d’une puissance capable de manipuler notre représentation du monde et de notre image. Les « armes de destructions massives » fantasmatiques et les « ennemis invisibles » que l’on invoque pour justifier des guerres là pour nous rappeler la fragilité de nos mécanismes de défense face à ce type de manipulation.

Mais, dans le concret du travail quotidien, le professionnel rencontre d’abord et avant tout des gens en colère, des personnes qui, a tord ou à raison, se sentent humiliées, des gens jaloux, des rivaux, etc., bref, des situations banalement humaines.

Ce lexique est donc un outil conçu pour aider le professionnel à déjouer les effets de censure, ceux qui pèsent sur lui-même comme ceux qui pèsent sur le collectif de travail.

2. Développer une habileté à échanger sur les situations de violence, mais sans fétichiser les mots

L’enjeu est de créer les conditions par lesquelles un collectif de travail consent à aménager un espace de dialogue sur les situations de violence qu’elle rencontre.

Le problème est que ces situations sont chargées d’affects pour les professionnels qui y ont été directement exposés, mais aussi pour tous les autres, dans la mesure où la situation perturbe, d’une part, l’image que le collectif de travail a de lui-même et, d’autre part, les représentations que chacun des professionnels se fait de la violence.

Cet espace d’échange est facilité si le collectif de travail s’attache à prendre le temps de décrire les situations de violence, c’est-à-dire s’efforce de distinguer les faits du ressentis, les représentations des acteurs de celles des témoins.

 

Cet effort descriptif induit une prise de distance avec la recherche « d’explications » et par conséquent prévient l’irruption intempestive du jugement, de la stigmatisation, de l’étiquetage qui fabrique à son tour de la violence. Car, dès que l’on s’efforce de décrire, on délaisse le simplisme pour apercevoir des « tresses causales » [Levet, 2011, p. 14], c’est-à-dire, non seulement de la multi-causalité, mais, aussi le fait que chaque « brin » causal est en interaction avec les autres et n’est actif qu’autant qu’il est inclus dans la « tresse. » Cet espace d’échange suppose aussi une intelligence collective, c'est-à-dire une conviction partagée qu’il y a des enseignements collectifs à tirer des situations de violence rencontrées et que l’on a intérêt collectivement à élaborer collectivement sur celles-ci pour prévenir leur envenimement. 

A. Le Lexique : les mots forment une palette de couleurs

Les mots sont porteurs de significations plurielles et ne sont donc par toujours compris de la même manière par chacun de nous. Nombre d’articles du Lexique montrent la richesse de sens et la diversité d’emploi d’un même mot. Avec des mots, utilisés sans définition claire, on peut donc créer de l’incompréhension et peut-être ajouter de la violence à la situation de violence.

Les mots sont comme une palette de couleurs. Pour peindre, il faut parfois mélanger des couleurs et en créer de nouvelles. La totalité des mots du Lexique, même s’il était exhaustif, ne suffirait pas à décrire la totalité des situations de violence possibles. Il faut donc nuancer, et s’autoriser à forger des nouveaux mots !

La lecture du Lexique, par ses retours sur l’étymologie, révèle la créativité du langage : quand les hommes furent confrontés à des formes de violence qui leur étaient inconnues, ils utilisèrent divers procédés. On en reconnaîtra ici quelques uns :

- Le procédé déonomastique consiste à créer un mot à partir d’un nom propre : Dracon a donné draconien, William Lynch a donné le mot lyncher, Machiavel, machiavélique, Mani, manichéisme, Leopold von Sacher-Masoch, masochisme, le dieu Pan, panique, Donatien Alphonse François, comte de Sade, Sadisme... Ce procédé se retrouve dans le langage familier, par exemple, lorsque l’on dit à quelqu’un « ne fais pas ton Untel. »

- Le procédé onomatopéique consiste à créer un mot en imitant des sons. Ainsi le mot barbare vient de « bar-bar » représentant les sons grossiers et incompréhensibles prononcés par des hommes qui parlent une langue incompréhensible ; le mot bisbille imite le « pssi-pssi » que font les médisants et les querelleurs lorsqu’ils chuchotent ; persifler imite le « pffff - ssssiii » mêlant le mépris et le sifflet ; et traquenard imite le « tracata » du galop des chevaux des assaillants qui fondent sur vous. Ce procédé se retrouve dans le langage familier, par exemple, quand on dit « il lui a scratché la tête » (onomatopée désignant le décollement).

 

- Le procédé qui consiste à rapporter une forme de violence à des phénomènes physiques, chimiques ou organiques. Ainsi, acrimonie renvoie au latin acrimonia (âcreté), causticité au latin causticus (qui brûle, qui corrode), colère au cholera et à la kholê des grecs (bile), envenimer au venin, fielleux renvoie au latin fel (sécrétion du foie). Ce procédé qui fait appel à la chimie se retrouve dans des expressions du type « il l’a explosé, pulvérisé ».

- Le procédé qui consiste à construire un mot à partir de mots évoquant des mouvements : agresser vient du latin aggredi (aller vers, marcher de l’avant) ; bousculer est formé des mots du français moyenâgeux bousser (heurter) et culer (marcher à reculons) ; chahut à partir de cachucha (danse andalouse) ; défoulement à partir de l’ancien français defuler (fouler aux pieds) ; insulter signifie littéralement « sauter dedans » (le sultare latin – sauter - dérivant de saltare – danser) ; révolter, étymologiquement, signifie donc « re-tourner. » Ce procédé se retrouve dans des expressions du type « il l’a coursé ».

- Le procédé qui consiste à créer un mot à partir d’un signifiant qui euphémise la violence réelle : Humilier et omerta dérive de humiliare qui signifie « rendre humble » ; intimider signifie littéralement « rendre timide » ; quereller vient du latin querela « plainte en justice » ; provoquer vient de provocatio, qui signifiait « faire appel de sa cause devant le peuple » et vengeance vient de « vindicare » (réclamer en justice). Des expressions comme « lui apprendre le respect », « se faire justice », « le mettre à l’amende » renvoie au même type de procédé.

- Le procédé consistant à fabriquer des néologismes sur le modèle de xénophobie (homophobie, islamophobie, judéophobie...) ou celui de racisme (sexisme, antisémitisme).

B. Avoir un rapport créatif au langage

Outre le « Lexique » que nous distribuons au stagiaire, le travail sur les mots se fait au travers de deux types d’exercices, dont la finalité est de rendre sensible les incompréhensions qui ne peuvent manquer de perturber les échanges, si l’on ne prend garde d’énoncer le sens dans lequel on emploie tel ou tel mot.

Un premier exercice est purement ludique. Les stagiaires sont groupés par trois, et chaque sous-groupe tire dans un chapeau un papillon sur lequel est inscrit un mot comme « haine », « colère », « mépriser », « ressentiment »… Leur consigne sera d’expliciter ce mot au grand groupe.

Mais avant, en fonction du mot, ils reçoivent une fiche avec plusieurs exercices. Le premier exercice consiste à trouver des « homophones ». Par exemple, le groupe qui aura pioché « Mépriser » pourra trouver des « mets prisés » et celui qui aura pioché « colère » pourra trouver « molaire » ou « solaire ». Puis il leur est demandé de trouver un « mot-valise ». Par exemple, le groupe qui à pioché « mépriser » pourra trouver un « méprisophage » pour désigner une personne qui se nourrie de son mépris, et le groupe qui aura pioché « colère », une « crocolère ». Ces premiers exercices ludiques visent à désamorcer la charge d’angoisse liée à ce que représente le mot, mais aussi à dépasser la fétichisation des mots : les mots ne peuvent pas tout dire, et sans doute faudrait-il en inventer des nouveaux pour désigner des nouvelles formes de violence.

D’autres exercices invitent les stagiaires à réfléchir sur des questions comme « à quoi reconnaissez-vous que quelqu’un méprise ? », « qu’est-ce qui est le plus violent : mépriser, être méprisé, être méprisable ? » ou « quels sont vos « antidotes » si vous êtes confrontés au mépris d’autrui ? ».

 

Ces questions convoquent la mémoire et la subjectivité. Elles permettent de saisir que non seulement les mots convoquent des affects, mais qu’une situation de violence particulière sera vécue de manières très différentes par les uns et les autres, selon les fragilités et les capacités de résistances et de résiliences des uns et des autres. L’un sera très sensible à l’agressivité et un autre au mépris qu’ont lui adresse.

Un autre exercice consiste à retrouver l’auteur d’une citation (le cas échéant en s’aidant du Lexique de la violence).

Par exemple ceux qui ont pioché « mépriser » doivent déterminer qui d’Alberto Moravia, d’Harold Searles ou de Jean Genet a pu écrire :

« Si je voulais qu'ils fussent beaux, policiers et voyous, c'est afin que leurs corps éclatants se vengeassent du mépris où vous les tenez. »

Qui a écrit : « C’est durant toute la vie que l’on a besoin d’éprouver mépris ou adoration, et cela non seulement pour parvenir à une évaluation réaliste de la réalité extérieur, mais aussi pour pouvoir procéder à une identification sélective – en s’assimilant les qualités désirables que l’on perçoit chez les autres et en barrant la route aux traits de personnalité indésirables. »

Et qui a écrit : « Le plus dur pour moi, outre de n’être plus aimé, c’était d’être méprisé ; mais incapable de trouver à ce mépris une explication quelconque, si légère fût-elle, j’éprouvais une vive sensation d’injustice et en même temps la crainte qu’il n’y eût pas injustice et que ce mépris fût bien fondé, incontestable pour les autres, inexplicable pour moi. »

Cet exercice attire l’attention sur la pluralité des sens d’un même mot.

C. Développer la confiance mutuelle

Ces jeux favorisent aussi l’émergence d’un climat de confiance mutuelle entre les stagiaires, qui est indispensable à la suite de la formation. Les stagiaires sont, en effet, invités à rapporter une situation qu’ils ont vécue, et, mieux, à devenir acteurs dans des jeux de rôle. Cette forte implication personnelle n’est rendue possible que par une prévenance collective, certaines situations évoquées pouvant être la source de « traumatisme professionnel » qui ont conduit le stagiaire à s’interroger radicalement sur le sens de son travail et de son engagement professionnel.

Lire la suite :


Prévenir la violence entre usagers et professionnels de première ligne 2/2

 


Bibliographie à la fin de la 2e partie

Les institutions spécialisées au défi des violences adolescentes

Résumé de la conférence de J-P Pinel, psychologue, par E. Meunier

Correspondances, Automne 2006
Introduction

M. Jean-Pierre Pinel, psychologue, psychanalyste, enseignant à Paris XI, nous propose ses hypothèses, ses réflexions et ses propo- sitions pour améliorer la prise en charge des jeunes auteurs de violences dans les institutions spécialisées.


Cette réflexion théorique s'est forgée au long de son itinéraire professionnel.

D'abord en tant que psychologue clinicien dans des institutions accueillant ce type de public ; puis, comme psychodramatiste et superviseur d'équipes auprès d'institutions accueillant des jeunes, tels des foyers de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Jean-Pierre Pinel nous énonce tout d'abord plusieurs hypothèses théoriques qu'il va ensuite développer à partir de cas cliniques.
Trouble de la symbolisation et répétition d'un scénario de violence originelle

Sa première hypothèse est que un grand nombre des jeunes " violents " souffre d'un " trouble de la symbolisation ". Leur difficulté se situe du côté de leur aptitude à faire du lien avec l'autre. Le trouble de la symbolisation se révèle par une tendance à l'utilisation de la réalité pour communiquer avec autrui et par le débordement dans le réel du fonctionnement psychique. Le trouble est extériorisé dans le monde social, plutôt que par la plainte concernant la vie psychique. Dans leur difficulté à élaborer du lien avec autrui, ces jeunes deviennent d'inquiétants " porte-symp- tômes " d'une société hyper-individualiste. Ils portent à l'extrême le découplage de l'individu et du collectif promu par notre modernité.

Se vivant " libérés " de toute " dette " vis-à-vis

d'autrui et du collectif, ils sont animés par un fantasme d'auto-engendrement.
Sa seconde hypothèse est que dans ses violences répétées, le jeune reproduit à l'identique le " scénario originel " d'une violence subie. La tension interne liée à cette violence subie reste irreprésentable pour la conscience tant que le jeune la contient en lui-même, rétention qui induit des charges extrêmes d'angoisse et d'excitation. La violence, c'est-à-dire l'extériorisation de cette tension interne sur l'environnement, n'a pas pour principale finalité son " déchargement ". Ambivalente, elle est à la fois jouissance illimitée (celle de la toute-puissance) et quête d'un environnement rassurant qui saura contenir ses débordements.
L'" écho "d'un " scénario originel " projeté sur l'institution

Sa troisième hypothèse est que le dispositif institutionnel qui parvient effectivement à contenir cette violence est en capacité d'aider le jeune à accéder à une prise de conscience de sa souffrance psychique et à formuler une demande d'aide. Cette étape, qui passe par l'élaboration d’une " position dépressive ", permet de relancer les processus de symbolisation. Ce processus thérapeutique dépend d'un cadre thérapeutique/éducatif effectivement contenant.


Notons, que hors d'un tel cadre, le psycho- logue n'accède bien souvent qu'à un récit de vie " catastrophique ", discours-écran qui permet au jeune d'endosser les habits d'une éternelle " victime " et de nier sa responsabilité dans les actes qu'il a accomplis.

L'hypothèse est que si la violence du jeune est la répétition d'un scénario originel, la forme qu'empruntera sa violence vis-à-vis de l'ins- titution pourra être " lue " comme une " résonance ", c'est-à-dire un " écho " de ce " scénario originel " projeté sur l'institution. Les mouvements affectifs des soignants et des éducateurs par rapport au jeune violent doivent alors être repérés, élaborés et utilisés pour mettre au jour ce " scénario originel ". Le superviseur intervient alors comme un œil extérieur capable de produire le lien entre l'individuel (le scénario d'une violence originelle) et le collectif (la violence telle qu'elle est subie par l'équipe éducative et/ou soignante). Ces trois hypothèses posées, Jean-Pierre Pinel nous rapporte plusieurs exemples pour étayer son propos.

N. assène des coup de ciseaux à sa camarade

Le premier cas clinique permet de préciser ce qu'il faut entendre par " troubles de la symbolisation ". En voici un résumé : dans une classe de primaire, calme et silencieuse, alors que le professeur écrit au tableau des phrases à recopier, le jeune N assène soudainement une série de coups de ciseaux dans le dos d'une camarade assise devant lui (sans que cet acte puisse être relié au moindre différent entre les deux enfants). L'enfant, interrogé sur son acte, ne manque pas, dans un premier temps, de nier, contre toute évidence, être l'auteur de l'agression. Puis, reconnaissant les faits, il " explique " qu'il a agit de la sorte parce que " la fille a bougé ". Comment comprendre que ce " la fille a bougé " suffise à déclencher un passage à l'acte d'une telle gravité ? Le concept de " trouble de la symbolisation " renvoie à une carence dans le lien à l'autre, et la formation de ce lien présuppose l'accep- tation de la différence (puisque sans reconnais- sance de la différence il n'y a pas d'échange possible avec autrui). Le " la fille a bougé " dans " une classe calme et silencieuse " signifie tout d'abord que N a perçu comme intolérable le surgissement de l'autre.

De l'impression de " rien ", que procure le calme et le silence de la classe, surgit l'être singulier qui rend manifeste la différence du " non-moi " (la fille qui bouge) et du " moi " (N). Par surcroît ce " non-moi " est de sexe féminin, ce qui fait surgir la différence sexuelle garçon/fille. Le " dos " de la fille renvoie au professeur, qui, lui aussi, est " dos " à la classe pour écrire au tableau ; si bien que ce " dos " évoque une autre différence, celle qui sépare l'enfant et l'adulte, l'élève et le professeur. La fille est agressée parce qu'elle représente, dans l'instant, une altérité vécue comme intolérable et l'acte vise, par sa violence, à détruire cette différence.


On peut aisément conjecturer qu'un enfant auteur d'un tel acte, subit de la violence ou grandit dans un environnement violent et que des carences éducatives n'ont pas permis l'élaboration d'une relation structurée à l'autre (place de l'enfant/ place de l'adulte ; relation homme/ femme, etc.).

T. tente d’étrangler son éducatrice

La deuxième proposition de Jean-Pierre Pinel est que la violence exercée par le jeune sur l'institution (école, équipe éducative spécialisée, etc.) est un reflet à l'identique d'une violence produite dans l'institution primaire, à savoir la famille.


Voici l'histoire de T. Les parents de T. se sont séparés alors qu'il avait 3 ans. Sa mère s'est ensuite mise en couple avec un homme avec lequel T. va développer des liens très forts. Bientôt la mère se sépare de son conjoint. T. parviendra, un temps, à poursuivre, en secret, une relation avec ce " beau père ". Durant la préadolescence, les difficultés s'accroissent et se traduisent d'abord par des tensions avec sa mère, puis par des violences dans l'institution scolaire et par de l'absentéisme et enfin par des vols. Le juge pour enfant ordonne un placement. L'enfant, un temps coupé de sa mère, parvient à construire une relation positive avec une éducatrice du foyer. La mère, après quelques mois, exige de revoir son enfant, et l'enfant est renvoyé chez elle chaque week-end. Mais chaque week-end, l'enfant s'arrange pour passer les nuits chez un copain. Un jour, la mère se rend dans le foyer.

En présence du directeur du foyer et de l'éducatrice, qui resteront dans un silence sidéré, elle se livrera à une séance publique d'humiliation de son fils, qu'elle ravalera à un moins que rien.
Aussitôt après son départ, T. tente d'étrangler son éducatrice ; il justifiera son geste par le fait que l'éducatrice l'a " regardé d'une manière méprisante ". La violence subie par l'éducatrice est en résonance directe avec la violence subie par l'enfant : violence d'une mère qui humilie et qui disqualifie les " tiers " auxquels l'enfant pourrait se raccrocher, tout d'abord le père, puis le beau-père et enfin l'institution, qui reste silencieuse et sidérée face à sa violence. L'enfant subit cette violence sans pouvoir se la représenter et son extériorisation est le seul moyen dont il dispose pour décharger une tension interne impossible à contenir.
Dans le cas exposé, la " résonance " entre le scénario originel et la violence subie dans l'institution peut-être qualifiée de " pathologique ", car l'institution éducative laisse se reproduire la violence qui traverse la famille. L'institution perd, aux yeux de l'enfant, sa fonction de " tiers " (entre l'enfant et la mère), disqualifiée à la manière du père et du beau-père évacués par la mère.
Résonance pathologique
Il existe d'autres schémas qui favorisent de telles " résonances pathologiques ". Ces jeunes, qui ont bien souvent eu à souffrir d'un cadre familial chaotique, repèrent intuiti- vement les failles qui scindent les équipes. Ils savent exploiter les clivages entre éducateurs et psychologues, entre psychologues ayant des références théoriques divergentes, entre éducateurs et éducatrices, entre " anciens " et " novices ", entre subalternes et dirigeants, entre éducateurs issus des " quartiers " et édu- cateurs " bourgeois ", entre éducateurs diplô- més et " faisant fonction ", etc. Ils ont un don pour mettre au jour ce que Kaës appelle les     " pactes négatifs ". Tout groupe social est en effet structuré par une sorte d'entente secrète qui consiste à ne pas aborder les sujets qui fâchent et qui mettraient la cohésion du groupe en péril.

Il arrive que des équipes se clivent ouvertement, juste parce qu'il y a " un peu de vrai " dans les propos d'un jeune, qui par exemple vante tel éducateur pour être un " bosseur " et qui insulte tel autre pour être " fatigué de la vie ". De telles équipes entrent alors en " résonance pathologique " en laissant se reproduire des fonctionnements familiaux (par exemple, celui d'une famille où les parents se déchirent du fait que l'un travaille et l'autre pas).


Il est évident que plus une équipe est traversée par des zones d'ombres, plus elle sera victime de ce type " d'attaque " contre le cadre qu'elle tente de poser.

M. humilie ses camarades et les obligent à se déshabiller
La troisième proposition de Jean-Pierre Pinel est que l'analyse des " résonances " fortifie la résistance du cadre et permet de relancer les processus de symbolisation.
Ce qui peut être illustré par le cas de M. M. est un préadolescent qui a été placé dans un foyer suite à des actes de violences et en vue de le soustraire à un père violent. Sa mère est dépressive. M. se livre à des actes de violences intolérables à l'encontre des plus jeunes du foyer. Il les humilie et les oblige à se déshabiller. Ses états d'excitations massives débordent l'équipe. Cependant, pris indivi- duellement, il lui arrive de pleurer et de demander de l'aide. Lors d'une séance de supervision, les éducatrices, qui ont eu à gérer ces scènes violentes, vont interpeller les éducateurs : elles notent que chaque fois que ces évènements se produisent, ils sont absents.
Ou, s'ils étaient présents, ces éducateurs disent ne pas percevoir la violence dont les éducatrices se font écho.
Bref, la séance tourne au procès en règle d'une gente masculine qui brille par son absence dans les coups durs. La semaine suivante, la violence de M. va crescendo. C'est le Directeur lui-même qui est agressé. Point culminant : le père de M. surgit dans l'institution en état d'ivresse et armé d'un fusil ; il menace une éducatrice. Seul homme présent, le Directeur reste passif, sidéré par la violence du père. Une partie de l'équipe le presse alors d'obtenir du juge que l'enfant soit retiré du foyer, mais il s'y refuse. A la réunion suivante, l'équipe fait le constat de son effondrement. L'équipe se tourne vers la psychologue, qui n'a pas de solution à proposer. L'équipe partage un même état de sidération, un même sentiment de désastre et de dépressivité.
Thérapeutique, résonance de la violence et travail institutionnel
Si les actes posés par l'enfant sont en " résonance " avec un scénario violent qui prévaut dans la famille, il faut lire ces actes posés dans l'institution comme la répétition d'un scénario qui peut se formuler ainsi : un père commet des actes de violence sur son fils en telle sorte que son épouse, qui en est témoin, plonge dans la sidération et la dépression. La jouissance du père est étroitement liée à l'effet de sidération qu'il produit sur la mère. La sidération peut être définie comme une défaillance du pré- conscient. Le commun des mortels peut, jusqu'à un certain point, jouir du spectacle de la violence (par exemple celle que procure un film, un polar, une tragédie, etc.) Mais, passé un seuil d'excitations produites par la violence des scènes, l'impossibilité de contrôler les émotions va générer un blocage de la capacité de penser et une panne de la représentation.
L'irruption du père a plongé toute l'équipe dans un même état de sidération. Educatrices, éducateurs, psychologues, directeur sont alors tous " égaux " dans une même position : celle de la mère sidérée et déprimée. Ce constat amène l'équipe à constater l'absence de " père " dans la structure. Le Directeur est en effet un homme peu reconnu par son équipe, cela pour avoir pris la succession d'un charismatique Directeur-fondateur.

L'humour aidant, l'équipe parvient à parler de cette situation et à reconnaître le directeur dans sa fonction. Ce travail de l'équipe sur elle-même va lui permettre de reconnaître dans le nouveau directeur un vrai directeur afin qu'il puisse y assumer la fonction symbolique du père. Ce changement institutionnel et symbolique va aider à redéfinir un cadre contenant pour M. qui n'a pas de repré- sentation fiable du père. L'enfant va percevoir les transformations qui s'opèrent dans l'équipe, tant au niveau du regard porté sur lui qu'au plan des relations entre membres de l'équipe. Ces transformations, d'une manière ou d'une autre, elle se les approprie et rapidement, M. ne pose plus de problème de comportement. Par contre, ces conflits ne trouvant plus de possibilité d'extériorisation violente, il manifeste bientôt une forte anxiété et des symptômes psychosomatiques, ce qui l'amène à accepter une aide thérapeutique et à engager un travail sur lui-même.

 

Pour poursuivre votre réflexion vous pourrez consulter l'article : " Les institutions spécialisées au défi des violences adolescente ", in " Limites, liens et transformation ", sous la direction de Régine Scelle, édité chez Dunod, 2003.