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A PROPOS DE "JOURNAL D'UN MORPHINOMANE" (1880-1894)
Dr Gérard DANOU, CH de Gonesse
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Le Dr G. Danou apporte un
éclairage sur un journal, écrit à la fin du XIXe
siècle par un médecin morphinomane.
Correspondances, Eté 2002
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| Journal
d'un morphinomane |
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En
1896, la revue lyonnaise "Archives d'anthropologie criminelle,
de médecine légale et de psychologie normale et pathologique",
fondée par le Pr. Lacassagne, publie de larges extraits anonymes
du Journal intime d'un médecin. Ce médecin qui exerça
à l'époque en Extrême-Orient et au Sénégal,
s'intoxiqua à la morphine pendant quatorze ans jusqu'à
en mourir.
Ce
Journal est le récit minutieux de son rapport au stupéfiant.
Un médecin de la Marine, le Dr. Gouzer, le soigna pendant les
derniers mois de sa vie. Le Dr. Gouzer retrouva le Journal parmi les
affaires du médecin, et, après hésitations (il
s'agissait d'un médecin!) le publia quand même deux ans
plus tard dans la revue de son ami Lacassagne. Gouzer et Lacassagne
ont éliminé la plupart des passages qui sont autant de
réflexions sur la littérature, pour ne garder que l'auto-observation
clinique du médecin morphinomane. En voici quelques lignes :
Au
début les effets paraissent effectivement bénéfiques
:
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20
octobre 1880. - Prends toujours de la morphine et suis vraiment étonné
de constater que je n'avais jamais travaillé avec une facilité
si grande.
Mais bientôt la dépendance se fait sentir, et le narrateur
comptabilise ses doses quotidiennes à la graduation près
:
24 octobre 1882 : Je n'ai plus de morphine. J'en ai consommé
depuis le 15 septembre, 0,90 gramme par jour. Acheté une solution
d'un gramme que je veux faire durer jusqu'au 14 décembre.
29 octobre : Le courrier m'apportera-t-il de la morphine ? Grosse question
; car, sinon, c'est fini, j'en serai entièrement privé.
Je serais curieux de voir ce qu'il en adviendrait. En serais-je malade
quelque temps ? Dans combien serais-je guéri ? Je crois qu'après
ce temps ma santé physique en profiterait… Quant au moral,
l'opium m'est bien utile.
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| Dernière
inscription du Journal |
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Une
grande partie du journal décrit avec minutie la déchéance
physique, les tentatives infructueuses d'arrêter les injections,
les crises de manque et la honte d'être découvert et de
ne plus pouvoir effectuer son service :
15 février 1892 : … N'est-ce pas fou, archi fou!…
Et penser que sachant, voyant que je me tue, incapable de l'avouer,
je suis encore plus incapable de changer ce genre de vie devenu affreux!
La
dernière inscription du Journal note à la date du 22 mars
1894 :
- Mieux. Crachats gris, purulents, avec quelque teinte rouillée,
encore gêne respiratoire. J'ai pu sortir cependant par un beau
temps printanier qui depuis plusieurs jours fait ma tentation. .
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Ce
texte a au moins un triple intérêt :
- Il témoigne avec précision d'une auto-observation médicale
des effets de l'intoxication chronique à la morphine.
- Il rappelle que les médecins du siècle dernier lisaient
les récits de malades pour affiner leur connaissance, et pour s'en
inspirer dans leurs propres écrits.
- Enfin, c'est le troisième point, il interroge le savoir médical
contemporain sur l'être malade. Philippe Artières qui présente
l'édition contemporaine écrit ainsi :
Choisir de republier ce texte un siècle après sa parution
première, c'est ainsi souhaiter interroger le statut actuel du
toxicomane dans l'élaboration du savoir médical dont il
est l'objet ; c'est poser aussi la question plus générale
de la place du discours des malades dans nos sociétés.
Journal d'un morphinomane, 1880-1894, ed. Allia, Paris, 1997, 125p..
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