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MORPHINE
DE BOULGAKOV ET JOURNAL D'UN MORPHINOMANE - EXTRAITS
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Correspondance, Eté 2002
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| Rêves
dans un sommeil sous influence de la morphine |
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A
mes côté se tient une femme sérieuse qui veut m'empêcher
de me soulager par une injection. Je la prie, la supplie, pleure, me jette
à ses pieds, lui montre que je deviens tout à fait fou,
qu'elle me fait mourir de souffrance. Elle se laisse toucher mais à
condition qu'elle fasse l'injection elle-même. Elle choisit de mauvais
endroits, de plus en plus mauvais : je proteste ; la canule se casse ;
je me lamente, je suis dans la plus grande angoisse. On cherche d'autre
canules : toutes sont cassées ou avariées. D'autres personnes,
mes camarades voient mon état pitoyable : ils n'ont pas de canules,
mais apportent les instruments les plus divers, tous mal adaptés.
Il s cherchent à me piquer sans réussir. Enfin l'un me prend
la main, puis le bras qu'il traverse d'une lame, puis entre la peau et
la lame, coule la morphine. Tout à coup un jet de sang se produit,
on dit à l'opérateur qu'il a intéressé une
artère, il proteste. Je vois toujours mon sang couler. Puis tout
à coup c'est ma petite chienne qui se trouve à la place
mon bras ; c'est de sa jambe que le sang jaillit ; Elle crie, elle écume,
elle se crispe et va mourir. A ce moment je me réveille.
(Journal d'un morphinomane, 11 octobre 1884).
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Le
rêve principal est, pour ainsi dire, en verre. Transparent. Je vois
une lampe violemment éclairée d'où jaillit un ruban
de feu de diverses couleur. Amnéris (l'amante qui l'a délaissé,
ndlr) chante en balançant doucement son éventail vert. L'orchestre
n'a rien de terrestre, une telle perfection est inconcevable. D'ailleurs
les mots sont impuissants à décrire cela. Comment dire ?
Dans un rêve normal (le rêve de celui qui n'a pas pris de
drogue, ndlr), la musique est muette… ("normal" ? Il faudrait
savoir quel rêve est plus normal que l'autre ! Mais, je plaisante…),
muette donc, tandis que moi, je l'entends et elle est vraiment céleste.
Et surtout, je peux en augmenter ou en réduire l'intensité
à mon gré.
(Boulgakov, Morphine).
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| Drogue et/ou
médicament ? |
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Je
n'ai plus de ces abattements profonds qui duraient des semaines, ni ces
accès de délire des persécutions qui me tourmentaient
souvent. Si c'est la morphine qui a produit cela, peut-être m'a-t-elle
sauvé et lui suis-je redevable de plus de bien que de mal. Qui
sait si je n'aurais pas pu devenir fou, moi qui, maintenant, tout en me
sachant névropathe comme ma mère, me sens très solide
de raison ? J'ai pensé plus d'une fois à ceci : Que cette
avidité insensée pour cette drogue merveilleuse était
un besoin instinctif.
(Journal d'un morphinomane, 20 janvier 1889).
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Il
serait bon que les médecins testent de nombreux médicaments
sur leur propre personne. Ils comprendraient bien mieux leurs effets.
Après la piqûre, j'ai, pour la première fois depuis
des mois, dormi d'un sommeil profond et paisible, sans penser à
celle qui m'a trahi.
(Boulgakov, Morphine).
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| Médecin
et/ou malade ? |
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Je
me suis toujours étonné d'avoir pu continuer à faire
" à peu près " comme tout le monde, de n'avoir
pas été forcé d'abandonner mon travail ma profession,
d'avoir réussi à cacher mais au prix de quels efforts et
de quels souffrances (…) Que de folies pour un médecin qui
saurait si bien déconseiller tout ça aux autres et qui est
censé se conduire lui-même d'une façon raisonnable
et hygiénique ! Ah ! Que j'en suis loin ! Quels vice étranges
chez un homme réputé fort rangé ! (…) Il faut
qu'à chaque heure du jour et de la nuit je me dise ceci : je ne
suis qu'un invalide, un malade très faible mais qui peut guérir
à la condition de se tenir pour malade.
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Il
faut que je me réserve toujours de la force au lieu de l'user jusqu'à
l'épuisement (…) Qu'il est étrange tout de même
d'être indifférent à sa santé et d'avoir été
toujours ennemi de la santé en général à tel
point que les natures vigoureuses et exubérantes m 'était
antipathiques. - J'ai redouté, comme inutile et gênante la
force. Il m'a semblé que j'en avais trop pour la vie qui m'était
faites.
(Journal d'un morphinomane, 15 mars et 20 septembre 1879, 3 mai 1881,
6 juillet 1892).
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| Dissimulation |
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Je
suis obsédé par l'idée qu'un jour fatalement on découvrira
mon vice. Tenez pendant la visite, je sens constamment dans mon dos le
regard pesant et inquisiteur de l'officier de santé qui m'assiste.
Sottises ! Il ne se doute de rien. Il n'y a pas d'indices. Mes pupilles
ne peuvent me trahir que le soir, au moment où je ne risque pas
de le rencontrer (…)
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Les
pupilles, les pupilles seules sont dangereuses, aussi me suis-je fixé
comme règle de conduite de ne rencontrer personne le soir. En ce
sens, on ne saurait imaginer lieu plus commode que mon district ; voici
plus d'un an que je ne vois que mes malades qui, eux, se soucient de moi
comme d'une guigne.
(Boulgakov, Morphine).
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