Comorbidités psychiatriques : prévalence chez les toxicomanes fréquentant un centre de soins spécialisés
Dr BALAS Marie-Noëlle, Centre Dune, Cergy |
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Le Flyer HS N°3 Vol.2, sept. 2004 |
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| INTRODUCTION | ||
| 1. Présentation de l'étude | ||
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Problématique sous estimée il y a quelques années, l’approche conjointe des toxicomanies et de leurs comorbidités devient un débat d’actualité surtout depuis la médicalisation croissante de la prise en charge des patients toxicomanes.
En 1998, la conférence de consensus 1 sur les modalités de sevrage des toxicomanes dépendants des opiacés fait état de 70 % de troubles psychiatriques chez des patients dépendants des substances psycho-actives. Les comorbidités psychiatriques sont formées de l’ensemble des troubles mentaux non induits par la prise de toxiques, et donc à distinguer de ceux induits par la prise de substance (l’exemple type : les pharma- copsychoses), qui guérissent avec l’arrêt de l’intoxication. |
L’étude décrite ci-dessous porte sur la pré- valence des comorbidités psychiatriques dans une population de toxicomanes fréquentant un des centres de soins pour toxicomanes du Val d’Oise, le centre Dune.
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| 2. Présentation du centre de soins Dune | ||
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Le centre Dune est un centre de Soins Spécialisé en Toxicomanie installé à Cergy dans le Val d’Oise. Il est l’un des 3 centres spécialisés du 95.
Selon le rapport d’activité 2002 du centre Dune, les patients reçus ont un âge moyen de 33 ans pour les hommes et de 32 ans pour les femmes. L’étude de la situation familiale montre que 47 % des usagers du centre sont célibataires ; ils n’ont pas d’enfants dans 50 % des cas ; |
Ils vivent dans des logements stables dans 71 % des cas.
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| ETUDE DE LA FREQUENCE DES COMORBIDITES | ||
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| 1. Méthodologie | ||
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L’étude a porté sur un échantillon de 100 patients, suivis en 2002, soit environ un quart de la file active du centre.
Les modalités de recueil des données ont été faites de façon rétrospective, sur dossier. Pour chaque patient le diagnostic d’une maladie psychiatrique a été recherché, en |
demandant à chaque médecin référant de se prononcer sur une comorbidité psychiatrique éventuelle. Les diagnostics sont donc rétrospectifs, ils sont le reflet des interprétations cliniques de chaque médecin et du projet thérapeutique mis en place. |
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| 2. Résultats | ||
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| 2.1. Syndromes dépressifs | ||
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A - Prévalence des syndromes dépressifs à Dune : 13 %
La fréquence retrouvée dans cette étude est celle des syndromes dépressifs en tant que symptôme psychiatrique au premier plan de la prise en charge thérapeutique. Cela exclut donc les syndromes amotivationnels survenant au décours du traitement de la toxicomanie, ainsi que la dépression secondaire à une autre pathologie (comme par exemple celle s’inscrivant dans le cadre d’une personnalité limite). Revue de littérature L’enquête E.C.A.3 donne des chiffres de prévalence pour les troubles affectifs dans une population toxicomanes (hormis l’alcool) de 26,5 %, et de prévalence de trouble anxieux de 28,3 %. F Farges, dans sa revue critique de la littérature, rapporte de nombreuses études sur l’interaction drogue et dépression, et indique la grande interdépendance et « influence réciproque » de ces troubles. « La dépression pose avec une particulière acuité la question des relations interactives entre ce trouble et cette conduite ». Il rapporte plusieurs études indiquant l’augmentation du risque de consommation de toxiques chez les patients déprimés, et inversement l’augmentation du risque dépressif chez les toxicomanes, particulièrement chez les adolescents. X Laqueille dans son analyse des troubles dépressifs dans la prise en charge des toxicomanes rend compte des difficultés à établir des critères diagnostics validés en raison de la variabilité des symptômes dans le temps, et de leur lien avec la persistance ou non des conduites de consommations. La symptomatologie est parfois trompeuse avec un tableau dominé par les troubles du caractère. La place d’un environnement souvent hostile (dettes, problèmes judiciaires, isolement social) rend plus difficile la reconnaissance de l’aspect endogène de la dépression. Sur le plan thérapeutique, les antidépresseurs sont mal acceptés par les toxicomanes, mal pris, avec une efficacité médiocre. En conclusion, ce chiffre de 13 % de syndromes dépressifs dans notre échantillon ne rend pas compte des passages de dépression, d’une symptomatologie ne se |
constituant pas en épisode dépressif, et de la fluctuation de l’humeur au cours des traitements. Il ne rend pas compte également de la dépression secondaire à d’autres troubles psychiatriques. Il est donc le reflet de dépressions endogènes et peut être à l’origine des conduites de consommations. B - Prévalence des troubles bipolaires sur notre échantillon : 3 %
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| 2.2. Troubles psychotiques | ||
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A - Prévalence des symptômes psychotiques dans l’échantillon de 100 patients de l’enquête Trouble psychotique évolutif : 11 %
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Il semble que 3 dernières enquêtes récentes (2002) témoignent d’un résultat significatif sur un risque spécifique du cannabis à pouvoir provoquer des troubles psychotiques chez un petit pourcentage (8 %) de consommateurs intensifs (Zammit et al BMJ 2002). Néanmoins, 15 à 40 % des patients schizophrènes consomment du cannabis en grande quantité (versus 13 % de schizophrènes consommateurs d’opiacés), toujours selon A Dervaux et M Cartier8, avec une aggravation de l’évolution des symptômes psychotiques : augmentation des hospi- talisations, augmentations des tentatives de suicides, moins bonne compliance au traitement, insertion sociale moins favorable. C Launay ajoute que « plusieurs mécanismes peuvent être évoqués : outre l’effet propre du toxique sur la symptomatologie par un effet dopaminergique, l’intervention du delta-1-hydrocannabinol avec les neuroleptiques serait de type antagoniste par un mécanisme anticholinergique dont résulterait une diminution de l’efficacité du traitement neuroleptique ».
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| 2.3. Troubles de la personnalité | ||
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A - Caractérisation des troubles de la per- sonnalité : Henri Loo (Courrier des addictions décembre 2002) distingue « quatre structures psy- chologiques des toxicomanes, (…), même si la personnalité des toxicomanes est toujours plurielle, et même s’il semble que le com- portement addictif unifie, superficiellement, l’expression de cette personnalité.
La conférence de consensus de 1998 parle de deux tiers des sujets présentant des troubles de la personnalité, principalement antisociale, border-line, et nar- cissique.
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B - Prévalence dans l’étude : Personnalité limite : 12 % Une fréquence aussi basse des personnalités psychopathiques peut s’expliquer par le mode de recueil de ce diagnostic, posé par les médecins référents des patients de l’étude, soit 3 généralistes et 1 psychiatre, qui peut-être, travaillant quotidiennement avec une population transgressant par définition puisque ayant nécessité à consulter dans un centre pour toxicomanes, sont moins sensibles à l’aspect transgressif et instable de cette population. . En conclusion, si, à Dune, nous retrouvons les deux types fréquents de personnalité abuseurs de produits, en revanche, les fréquences diffèrent de celles retrouvées dans la littérature, probablement en raison d’une différence des critères diagnostics. |
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| 2.4. Absence de trouble psychiatrique diagnostic | ||
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38 % des patients de l’étude ne sont pas diagnostiqués comme porteur d’un trouble psychiatrique avéré.
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Pour 10 % de ces patients, il est impossible de se prononcer sur une comorbidité éventuelle en raison d’une durée de suivi insuffisante.
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| 2.5. Autres comorbidités | ||
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La population toxicomane est également très exposée aux comorbidités somatiques en particulier sur le plan infectieux.
Outre la pathologie infectieuse aiguë (abcès liés aux injections, mauvais état bucco dentaire, syndromes grippaux en rapport avec les mauvaises conditions de vie…), qui n’a que peu d’incidence psychiatrique, les conta- minations par le virus de l’ hépatite C concernent 56 % des cas connus. |
Les contaminations par le VIH sont en baisse.
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| DISCUSSION | ||
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| 1. Représentativité des résultats | ||
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A - Dans notre enquête :
Cette enquête permet une estimation de la fréquence des comorbidités psychiatriques des patients d’un centre de soins, suivant les critères des médecins qui y travaillent. Elle permet de réfléchir à leur impact en terme de prise en charge thérapeutique, sociale et psychologique. La méthodologie employée pour cette enquête et notamment l’absence d’entretien structuré étayant un diagnostic validé suivant les critères internationaux, n’autorise qu’une comparaison des ordres de grandeurs de fréquence avec les autres études. La fréquence globale des comorbidités retrou- vées est importante : 13 % de syndromes dépressifs, 6 % de névrose post traumatique, 1 % de névrose obsessionnelle, 3 % de troubles bipolaires, 11 % de troubles psychotiques, 2 % de pharmacopsychose, 12 % de personnalité limites, 4 % de personnalité psychopathiques. Cela donne un total de 52 % de patients pour lesquels un diagnostic psychiatrique est posé. Cette fréquence n’en est pas moins certainement inférieure à la réalité du terrain pour plusieurs raisons: • le problème de la définition des syndromes dépressifs, chez le toxicomane, comme état, comme « passage obligé » de la dynamique psychique du deuil du produit, comme secondaire à l’intoxication, ou réactionnelles aux difficultés sociales et à la marginalisation qui accompagnent les conduites de dépen- dance, la difficulté de reconnaissance des syndromes dépressifs chez les toxicomanes dont les symptômes tourneront plus souvent |
autour des passages à l’acte, de l’agressivité, et des troubles caractériels que de l’inhibition anxieuse, du ralentissement psychomoteur.
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| 2. Quelques remarques | ||
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L’étude des comorbidités psychiatriques chez les toxicomanes nous aide au repérage des facteurs de vulnérabilité, pour adapter des outils de prévention auprès des populations à risque, particulièrement à l’âge des premières consommations, c’est à dire à l’adolescence.
Les services de psychiatrie acceptent difficilement des patients qui mettent parfois à |
mal leur organisation, et font courir le risque d’introduction de drogues illicites dans les services, et donc de consommations par des patients vulnérables.
Mais les enquêtes convergent vers une aggravation des conduites toxicomaniaques et de la maladie mentale quand elles sont associées, impliquant des moments de crises et parfois la nécessité de relais d’une équipe à l’autre. La sectorisation de la psychiatrie, qui n’est pas le mode de fonctionnement des centres de soins pour toxicomanes, rend plus difficile le travail du lien avec une équipe, et la mise en place de projets de partenariat. Sur le plan social, pour les patients toxicomanes souffrant d’une pathologie mentale, trouver un lieu d’accueil est un véritable casse-tête. La réduction globale des capacités d’accueil, que ce soit des lieux thérapeutiques ou dans les lieux à caractère social, diminue d’autant plus les possibilités pour des patients à pathologies multiples d’être acceptés. |
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| CONCLUSION | ||
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Cette étude montre qu’un diagnostic de comorbidité psychiatrique (syndrome dépressif, psychose, trouble de la personnalité) est posé pour la moitié des patients d’un échantillon de 100 usagers de drogues fréquentant un centre de soins pour toxicomanes.
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La prise en charge de ces patients à double pathologie sera induite par la représentation que le patient a de lui-même, et de l’identité qu’il revendique : toxicomane, ou patient souffrant d’une maladie mentale.
De là, il s’adressera au réseau de soins pour toxicomanes ou aux services de psychiatrie et rencontrera l’une ou l’autre des logiques de soins, s’identifiera ou non aux patients de ces services. De là, découle la nécessité d’un décloisonnement entre les différentes institutions permettant une plus grande souplesse dans les prises en charges et une meilleure prise en compte de tous les aspects de sa demande de soins. |
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| Bibliographie | ||
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- Conférence de consensus du 23 et 24 avril 1998 sur les modalités de sevrage des toxicomanes dépendants des opiacés. Psydoc-fr.broca.fr.inserm.
- Rapport d’activité 2001 du centre Dune. - Etude ECA : Epidémiologic Catchment Area JAMA 1990, étude coordonnée depuis les années 80 par le National Institute of Mental Health. - Toxicomanies et troubles mentaux : revue critique de la littérature. F Fargès – revue Psychotropes 1996. - Les troubles dépressifs dans la prise en charge des toxicomanes. Place de la méthadone X. Laqueille, C. Spadone, L’Encéphale 1995 ; Sp IV ;11-14. |
- Verdoux H., Mury M., Besançon G., Bourgeois M. : étude comparative des conduites toxicomaniaques dans les troubles bipolaires, schizophréniques et schizo-affectifs. L’Encéphale, 1996 ; XXII : 95-101.
- Conduites toxicomaniaques chez les malades mentaux : une enquête coordonnée en Ile-de-France de C. Launay, F. Petitjean, F. Perderau, D. Antoine dans les Annales Médico-Psychologiques 1998, 156, n° 7. - 21 Mars 03 Addictions et psychiatrie : « mieux connaître les comorbidités pour améliorer les prises en charges ». journée organisée par la Société Française d’Addictologie - Henri Loo. Courrier des addictions n°4 Dec 02 ; De la toxicomanie aux addictions : est-ce vraiment une révolution ? |
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